Avec la sortie de la version 3.5 de ChatGPT en novembre 2022, LexisNexis a sauté dans le train de l’IA générative. Après 1,7 milliard de dollars d’investissements, quel bilan pour la legaltech détenue par le groupe RELX ? Décryptage avec Jean-Marc Thomas, directeur du développement marché avocats, et Florian Perrot, directeur workflow solutions, tous deux chez LexisNexis France.


Décideurs. Comment l’entrée en vigueur de l’AI Act en août 2024 a-t-elle bouleversé votre activité ?

Jean-Marc Thomas. L’AI Act est un jalon réglementaire majeur à l’échelle européenne, mais n’apparaît pas comme un bouleversement pour LexisNexis. L’intelligence artificielle générative s’est installée dans notre quotidien depuis novembre 2022 avec la sortie de la version 3.5 de ChatGPT. À ce moment précis, et conscients du bond technologique que cela représentait, nous avons décidé de réaligner l’ensemble de nos investissements sur l’IA générative. Près de 1,7 milliard de dollars ont été investis en l’espace de dix-huit mois pour recruter des data scientists et réorienter nos solutions en y ajoutant des niveaux de sécurité et de cryptage supplémentaires. Sur la protection des données personnelles par exemple. Début 2023, nous engagions les négociations avec Microsoft, nouveau partenaire d’OpenAI, Anthropic pour son modèle Claude, Google pour Bard, Mistral ainsi que l’ensemble des autres Large Language Models (LLM). Sans compter Nvidia dont les puces, indispensables pour faire tourner ces algorithmes, sont devenues une rareté avec la crise des semiconducteurs. Si l’AI Act n’est entré en vigueur que depuis quelques mois pour circonscrire les risques relatifs à l’IA, nous travaillons depuis le début de l’année 2023 avec nos clients professionnels du droit pour proposer des produits garantissant le plus haut niveau de sécurité. Des serveurs single-tenant, hermétiques et protégés, mais surtout, l’interdiction pour toutes nos solutions d’utiliser les données d’un client à des fins d’apprentissage de la machine.

Florian Perrot. Comme toute nouvelle réglementation sur une technologie disruptive, il nous est encore impossible de mesurer où l’IA nous emmènera dans les années à venir. Une chose est certaine : nous travaillons au quotidien pour des métiers sensibles. Pour le compte des cabinets d’avocats, nous stockons plaidoiries, registres et dossiers des clients… Pour eux comme pour nous, la confidentialité des données est la pierre angulaire de notre business. À ce titre, l’AI Act est un texte qui nous protège en conservant la notion de copyright pour éviter tout détournement des contenus juridiques que nous agrégeons depuis des décennies. Sur le texte en lui-même, ma seule interrogation réside sur son potentiel dogmatique qui risque de brider les esprits et donc les initiatives vis-à-vis de l’intelligence artificielle en Europe.

Comment l’IA générative peut-elle accompagner les professionnels du droit ?

J.-M. T. L’intelligence artificielle générative dans le domaine juridique est un nid à déclinaisons opérationnelles. Dans le cadre du lancement de Lexis+ AI au printemps dernier, nous avons décidé de travailler avec nos grands comptes aux États-Unis et en Europe pour trouver les scénarios d’usage les plus pertinents. Nous en avons retenu quatre, avec pour chacun d’entre eux la mise en mémoire des précédents prompts pour éviter la recontextualisation. Le premier, la recherche conversationnelle avec GPT-4, à l’appui des ressources juridiques de LexisNexis. Seul impératif : des données structurées et vérifiées pour éviter la génération de contenus désuets. Le Garbage in, garbage out (Gigo) en d’autres termes. Le second scénario, la rédaction d’actes juridiques par l’intermédiaire des algorithmes de Claude 3 Sonnet. Le troisième cas d’usage est le suivi de la jurisprudence toujours avec Claude 3 Sonnet. Un point fondamental pour les professions du droit, auquel se greffe une capacité d’analyse des parties clés. Enfin, le dernier scénario, davantage en lien avec l’acquisition cet été de la legaltech belge Henchman, concerne le téléchargement et la synthèse de lourdes masses documentaires. Comme les conditions générales de vente par exemple.

F. P. Pour ce faire, et à défaut d’utiliser la documentation de nos clients pour "éduquer" ces algorithmes, plus de 110 juristes et 8 000 auteurs ont travaillé pendant neuf mois pour améliorer et contrôler nos modèles d’IA générative et la cohérence des réponses générées par nos différentes solutions. Selon une étude réalisée auprès de nos clients américains, le recours à l’intelligence artificielle sur ces quatre cas d’usage représenterait un gain de temps de onze heures par avocat, par semaine. Une économie d’énergie sur des tâches répétitives qui permet aux avocats, aux juristes d’entreprise, mais aussi, à terme, aux experts-comptables de gagner en productivité. À l’avenir, je pense aussi que l’IA sera un gage de simplification de tâches plus complexes qui lui seront déléguées par les professionnels du droit et du chiffre. Des situations plus délicates qui impliqueront interopérabilité avec des outils métiers pointus, facilité ­d’utilisation et finesse d’analyse.

"Selon une étude réalisée auprès de nos clients américains, le recours à l’intelligence artificielle sur ces quatre cas d’usage représenterait un gain de temps de onze heures par avocat, par semaine"

Quels sont les principaux freins à l’adoption de l’IA générative par les métiers du droit ?

J.-M. T. Certains évoqueraient les hallucinations qui sont très fréquentes pour tous les LLM qui cartographient le Web libre. Si l’IA est bien un outil de probabilités, ce genre de biais ne peut pas survenir sur des bases de données vérifiées et qualifiées comme celles de LexisNexis. D’autres s’insurgeront face au risque d’un remplacement par la machine. En réalité, le seul risque de remplacement pour un avocat n’est autre que son confrère, son collègue, à savoir un compétiteur qui saura utiliser les outils qui le déchargeront des tâches à moindre valeur ajoutée pour lui permettre de se concentrer sur ses forces. Comme le feu, la roue ou le Web, l’IA générative est une évolution à adopter. Alors, autant l’utiliser le plus efficacement possible et à bon escient.

F. P. Il existe aussi un frein financier. Les grandes entreprises se rendent compte désormais des sommes faramineuses à investir pour développer et déployer leur propre modèle d’intelligence artificielle générative. Les évaluations tournent souvent autour de 1 à 2 milliards de dollars d’investissements. Au prix s’ajoutent également le poids des process et la difficulté à manœuvrer un tel projet en interne. Les grandes entreprises se tournent donc vers des prestataires, par souci d’agilité. Une qualité dont disposent également les petits cabinets d’avocats et les entreprises de taille modeste, qui se positionnent de plus en plus rapidement sur ce genre de technologies susceptibles de résorber la fracture numérique avec les gros acteurs de leur marché. En dépit de leurs potentiels infinis, les outils d’intelligence artificielle n’ont pas besoin de prérequis techniques particuliers. Un ordinateur, une connexion internet et vous êtes en mesure de vous connecter à une solution Saas capable de mobiliser les LLM les plus performants de la place.

Comment voyez-vous l’avenir de la signature électronique à l’heure de progrès effrénés en matière d’intelligence artificielle ?

F. P. La pandémie et ses confinements successifs ont agi comme des accélérateurs dans la démocratisation à grande échelle de la signature électronique. Le marché foisonne aujourd’hui de fournisseurs qui répondent aux exigences de la réglementation eiDas. Nous avons nous-mêmes recours à plusieurs d’entre eux comme Docusign, YouSign, mais aussi jesignexpert.com en ce qui concerne les experts-comptables. L’ensemble de ces solutions sont intégrées dans la plateforme Lexis Poly, qui propose un flux de travail end-to-end à nos utilisateurs, de la génération du document à sa signature et son archivage. Avec le lancement de Lexis Poly IA en décembre 2024, nous mettrons à disposition de nos utilisateurs un assistant AI qui répondra à leurs sollicitations en langage naturel, tout au long de la vie de leurs contrats.

 

Propos recueillis par Jonathan Banuelos

 

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