Avec une levée de fonds en seed à 1,3 million d’euros aux côtés du fonds franco-américain Newfund Capital, la start-up Haiku (ex-Clerk) continue sur sa lancée : se positionner sur le marché du droit comme un fournisseur de technologie. Entretien avec Jules Touzet, l’un de ses cofondateurs.
Jules Touzet (Haiku) : "Notre volonté de simplifier et d’optimiser le quotidien des cabinets d’avocats a convaincu nos investisseurs"
Décideurs. Vous avez lancé Haiku (ex-Clerk) en juillet 2023. Qu’est-ce qui vous a motivé à investir le marché des legaltechs ?
Jules Touzet. Avant toute chose, ma passion pour le droit et ses évolutions. Après des études en droit public fondamental, en droit constitutionnel et en droit administratif approfondi, j’ai travaillé dans différents cabinets d’avocats dans la région de Bordeaux. Ces expériences, couplées à ma thèse sur les interactions entre les enjeux environnementaux et l’office du juge administratif, m’ont fait prendre conscience d’une grande problématique : la déperdition des informations. Les avocats rédigent des actes, des consultations, des notes de recherche et des écritures à longueur de journée. En d’autres termes, ils produisent des contenus à valeur ajoutée qui se perdent dans des outils de gestion électronique de documents (GED) avec une architecture informatique difficilement lisible. C’est ainsi qu’est né Haiku, un assistant juridique dopé à l’intelligence artificielle (IA), capable de fournir des informations juridiques précises pour aider à la préparation des dossiers en utilisant la base de données du cabinet utilisateur.
Faut-il entretenir des relations avec les instances ordinales pour lancer sa legaltech ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre l’accord de l’Ordre, du ministère de la Justice ou de toute autre instance pour lancer ce type de projet. De surcroît, Haiku s’adresse au secteur privé. Malgré le principe de confraternité et le caractère ordinal de la profession, les avocats sont des entrepreneurs. Même s’ils sont encadrés par une déontologie assez stricte. À défaut d’obtenir un quelconque accord de la part de l’ordre, nous partageons avec les barreaux des intérêts communs. C’est le cas avec celui de Bordeaux. Nous discutons avec la bâtonnière Caroline Laveissière depuis quelque temps pour espérer mettre à disposition notre solution aux avocats individuels rattachés au barreau de la région. Avant d’élargir, à terme, l’accès de notre outil à l’ensemble des élèves avocats. À l’image des partenariats qui se nouent à Paris, nous souhaitons résorber la fracture numérique et l’inégalité des armes entre les cabinets qui ont les moyens de se doter de solutions très perfectionnées et les autres, à l’assise financière plus modeste.
Comment différencier votre offre dans un marché qui voit naître de nouveaux acteurs chaque année ?
Au moment de notre lancement à l’été 2023, trois typologies d’acteurs occupaient la place. Les éditeurs historiques comme Lefebvre Dalloz, LexisNexis, Lamy Liaisons ou encore la Revue fiduciaire, qui fournissent des données juridiques et produisent de la doctrine. à cela s’ajoute la recherche en droit, avec la mise en place de moteurs de recherche jurisprudentiels. Ensuite, les acteurs de la GED comme Septeo, Lexis, Xelyia et Wolter Kluwer (etc.). Et enfin, tout ce que l’on peut qualifier d’"outils de productivité", en mesure de générer des contrats, des formulaires, des signatures électroniques simples, avancées ou qualifiées, etc. Il nous est alors apparu que le marché des cabinets d’avocats subissait un phénomène de multiplication de l’offre. Une licence pour accéder à la donnée juridique, une autre pour générer des actes, une dernière pour rester à la page des évolutions en droit fiscal. En résulte une augmentation non négligeable des coûts.
Dans ce contexte, Haiku se distingue avec une expérience client (UX) confortable et une interface (UI) agréable. Au gré de nos travaux en R&D, nos modèles d’intelligence artificielle nous ont permis de débloquer les verrous technologiques des IA traditionnelles. Ces mêmes verrous qui complexifient aujourd’hui leur déploiement à grande échelle et à moindre coût. Partant de ce postulat, nos ingénieurs ont travaillé sur un système qui assure l’indexation de données mobilisables et réutilisables par des modèles d’IA à grande vitesse, à grande échelle, sur une large diversité de documents. Qu’ils s’agissent de PDF, de textes, d’images, de tableaux ou encore de graphes. Pour rendre notre offre accessible aux structures de toutes tailles, nous avons entraîné nos modèles, développé des techniques pour limiter les couches de contexte et dépassé le nombre de tokens limites. Cette approche, qui doit impérativement reposer sur des données juridiques de qualité, nous invite à nouer des partenariats avec des éditeurs historiques. Et inversement. Chez Haiku, nous imaginons pouvoir devenir un fournisseur de technologie pour tous les acteurs de la place, y compris les fournisseurs de données. Cette cohabitation, accélérée par l’arrivée de l’IA générative en novembre 2022, représente un changement de paradigme sur le marché de la legaltech. Après l’invention du papier puis des bases de données, l’IA générative est la révolution qui touchera toutes les sphères du droit.
Comment votre technologie répond-elle aux besoins des cabinets d’avocats ?
Les cabinets d’avocats rencontrent, parmi d’autres, trois grandes problématiques. La première, la recherche au sein des bases de données internes. Haiku simplifie cette démarche avec une interface et des interactions en langage naturel qui cartographient l’ensemble des données du cabinet. La seconde, la recherche en droit. Pour l’utilisateur, c’est l’assurance de mobiliser des moteurs de recherche juridique performants, branchés à toute l’open data. Soit garantir un accès à toutes les jurisprudences, les arrêts et les règlements. À cette libre consultation des actes, nous ajoutons une capacité d’analyse sur de larges liasses documentaires avec la possibilité d’identifier les tableaux, décortiquer des graphes ou encore faire des calculs. Enfin, troisième problématique : la génération de contenus sur la base des productions antérieures du cabinet. Notre solution peut identifier la valeur ajoutée de l’utilisateur et ainsi garantir une cohérence grammaticale et typographique dans toutes les rédactions du cabinet.
"Pour nombre d’observateurs, l’essor de l’IA générative rime avec success stories. Une illusion qu’il faut mettre en perspective"
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernière levée de fonds ? Comment expliquez-vous le regain d’investisseurs dans le marché des legaltechs ?
Pour nombre d’observateurs, l’essor de l’IA générative rime avec success stories. Une illusion qu’il faut mettre en perspective. Peu se rendent compte des difficultés à surmonter dans la conception et le déploiement d’une solution fonctionnelle, y compris pour les gros éditeurs historiques. Les investisseurs le savent et restent très méfiants. De surcroît dans le marché du droit qui pâtit, à tort, d’une réputation le caractérisant comme immobile et conservateur. Et pourtant, il suffit de citer l’exemple de Doctrine pour se rendre compte que de nouveaux acteurs disruptifs peuvent s’installer durablement sur le marché des legaltechs en France.
Quant à Haiku, nous avons dû investir une partie de nos fonds propres dans ce qui pourrait s’appeler une levée d’amorçage, en pré-seed. Ce premier investissement nous a permis de recruter des équipes techniques solides pour accompagner la commercialisation de l’outil. S’est ensuivi un premier véritable tour de table en seed cette fois, avec le fonds franco-américain Newfund Capital pour un montant à 1,3 million d’euros. Notre volonté de simplifier et d’optimiser le quotidien des cabinets d’avocats a convaincu nos investisseurs. Nous visons désormais l’international et la série A avec pour ambition de nous déployer l’année prochaine dans les pays francophones limitrophes, avant de réfléchir à toute l’Europe.
Propos recueillis par Jonathan Banuelos
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