Paru le 26 septembre 2025 aux éditions Seuil, La jeune fille et la mort retrace le combat judiciaire mené par Negar Haeri et la famille Hansye au nom de Shaïna Hansye, adolescente assassinée à Creil en 2019 et devenue un symbole des violences faites aux femmes.
« La jeune fille et la mort » : le récit d’une avocate sur l’immaturité de la justice face aux violences faites aux femmes
La jeune fille et la mort. Avec le titre seulement, le lecteur sait de quoi il sera question. D’un drame qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Ce titre, tiré du poème de Matthias Claudius (qui a inspiré le quatuor à corde n°14 de Schubert), dit en six mots les près de 200 pages du récit de Negar Haeri, qui coiffe là sa casquette de pénaliste. Dans cet ouvrage, il est question des deux dernières années de la vie de Shaïna Hansye, assassinée à 15 ans par son petit-ami, et des années de procédures qui s’ensuivront pour faire condamner les différents agresseurs que l’adolescente aura croisés durant sa courte existence.
D’emblée, Negar Haeri l’annonce. Shaïna, elle ne l’a jamais connue. Lorsque les parents et le frère de la jeune fille viennent la voir, c’est pour lui confier la tâche de les représenter, Shaïna compris, lors de l’instruction puis du procès de son assassinat. Et, à cette occasion, lui confier également les autres dossiers. Parce que Shaïna ce n’est pas une, mais trois affaires. Viol, chantage, agression et meurtre. Dans cet ordre. Et tout cela pour une banale question de « réputation » – celle de Shaïna et celle de ses agresseurs. Cette notion au centre de toutes les violences subies par la jeune fille est au cœur de l’ouvrage de l’avocate.
Colère et espoir
Le récit est frappant. Par son ton juste et sobre. Un ton qui laisse transparaître la colère d’une avocate face à une justice qui n’a pas su protéger celle qui, pourtant, l’avait saisie à plusieurs reprises pour se protéger. Pointant les failles, les erreurs, les biais qui ont émaillé chaque rencontre de Shaïna avec un représentant de l’institution, Negar Haeri témoigne du traitement des femmes par la justice et plaide pour une plus juste reconnaissance des violences qu’elles subissent. Triste coïncidence, quelques jours avant la sortie de livre, le 4 septembre dernier, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait la France pour ses graves défaillances en matière de violences sexuelles.
S’adressant tantôt à Shaïna directement dans un monologue presque intime, tantôt au lecteur avec plus de hauteur et de recul, Negar Haeri retrace les événements, s’interroge et couche des hypothèses sur le papier. Comment tout cela a-t-il pu survenir ? Comment ce drame aurait-il pu être évité ? Et si le médecin ou la policière n’avaient pas écrit dans leur rapport que Shaïna semblait trop calme pour quelqu’un venant de subir une agression ? L’immersion est totale. Et ensuite ? Pour Shaïna, plus rien n’est possible. Si ce n’est lui offrir avec ce livre « un tombeau, à l’abri de la violence du monde », espère l’avocate. Mais pour les autres ? Pour celles qui à l’inverse de la jeune fille n’osent pas passer les portes d’un commissariat ou d’un tribunal par peur de ne pas être crues ou seulement écoutées ? Pour elles, l’autrice dévoile les manquements inacceptables de l’affaire et montre l’immaturité encore réelle de notre système judiciaire en matière de violences faites aux femmes. Elle en appelle à une remise en question de son fonctionnement, pour que, plus jamais, qui que ce soit ne revive pareille tragédie. Car au fur et à mesure de notre lecture, on se demande presque constamment : comment ont-ils pu laisser faire ?
La jeune fille et la mort, Negar Haeri, Seuil, 192 pages, 19,50 euros
Chloé Lassel