Béatrice Zavarro raconte le procès des viols de Mazan dans « Défendre l’indéfendable ». Ce récit personnel de l’avocate marseillaise appelée à assister le coupable d’une affaire hors norme dévoile avec justesse et sensibilité les dessous d'une profession méconnue parfois incomprise. L’ouvrage a été écrit à quatre mains avec sa consœur et écrivaine Danièle Prieur.
Pourquoi lire « Défendre l’indéfendable » de Béatrice Zavarro et Danièle Prieur ?
Ce jeudi 23 octobre 2025, l'Assemblée nationale a voté favorablement à l'introduction de la notion de consentement dans la loi pour clarifier la définition du viol et de l'agression sexuelle. Cette notion de consentement avait été au cœur des débats lors du procès de Dominique Pelicot, que son avocate, Béatrice Zavarro, a choisi de raconter dans un livre Défendre l’indéfendable, co-écrit avec sa consœur et écrivaine Danièle Prieur. Un livre qui répond à une question que la plupart des personnes peu familières du droit se posent : comment peut-on défendre un homme comme Dominique Pelicot ? Si l’incompréhension du public par rapport au métier d’avocat ne date pas d’hier, elle a tendance à grandir dans une société abreuvée d’information continue, prompte à juger avant de comprendre, davantage préoccupée par la culpabilité que par le sens même de la défense. L’affaire des viols de Mazan présente l’avantage de purger la première interrogation – l’ex-époux de Gisèle Pelicot a admis les faits qui ont fait l’objet de films parfois visionnés lors des audiences –, ce qui permet de se concentrer sur l’objet de la défense.
C’est à travers les yeux et le cœur de l'avocate de l’accusé principal que le lecteur redécouvre l’affaire qui a choqué l'opinion mondiale, jugée quatre mois durant à Avignon à partir de septembre 2024. Sans revenir davantage que nécessaire sur les faits (les viols pratiqués par plus d'une cinquantaine d’hommes sur Gisèle Pelicot, endormie par son mari à l’aide d’un cocktail chimique, le tout filmé dans l’intimité de la chambre conjugale), et toujours avec pudeur, cette avocate pénaliste marseillaise décrit progressivement le fil d’un procès qui a bouleversé sa vie professionnelle, « pour plusieurs mois », précise-t-elle.
De sa rencontre avec Dominique Pelicot qui l’a choisie, avisé par le bouche-à-oreille de la prison, jusqu'à sa plaidoirie qui figure en annexe du livre, où elle porte en substance le pardon d’un homme à sa femme et qui a confié à son avocate : « Chaque jour de détention est le premier jour du reste de ma peine », Béatrice Zavarro se raconte. Son chemin vers le droit, son mari, sa menue stature d'un mètre cinquante, son lieu de vie marseillais... Ce qui pourrait passer pour des digressions devient ici le portrait sensible d’une quinquagénaire qui, malgré des douleurs dorsales, chaque jour prend la route pour se rendre au palais de justice, ainsi que le temps de se maquiller et de choisir ses tenues, comme pour se donner de la force. Pour esquisser le contexte de son travail, les auteures entremêlent des morceaux de vie : dégustation d’un verre de vin devant la mer, naissance d'un petit-enfant, confrontation avec le juge et les avocats des parties civiles pour la fixation de l’ordre de passage des plaidoiries, café avalé avant une plaidoirie, ce corset que Béatrice Zavarro doit porter pour soulager pendant l'instruction ses vertèbres tassées de cinq centimètres. L'avocate dit aussi sa solitude à porter seule le fardeau de la défense de Dominique Pelicot, et son isolement face aux avocats des coprévenus dont la stratégie consiste à jouer sur le consentement ou à rejeter la faute sur son client.
Solitude
Béatrice Zavarro partage également son désarroi quand son client s’exprime maladroitement à la barre, un client qu’il faut pourtant défendre face à son ex-femme, victime si digne devenue un symbole universel de la condition féminine, et de ce que les hommes sont capables d’infliger au sexe opposé. L’ouvrage retranscrit le décor du procès : « La cité des papes est devenue Babylone », les terrasses qui environnent le palais de justice avignonnais sont remplies de journalistes venus des quatre coins du globe, d’avocats, de prévenus aussi. Les citoyens qui manifestent leur opinion. Un grand cœur suspendu confectionné par une policière à l’attention de Gisèle Pelicot. Un bistrotier qui met dehors un prévenu aux propos abjects sur la victime. Ou encore l’ovation quotidienne qui cueille Gisèle Pelicot à sa sortie du tribunal. Le livre égraine les anecdotes qui laissent à penser que la justice s'est extraite des salles d’audience pour devenir « chose publique ».
Le livre explore également les bas-fonds des futurs condamnés, ces hommes qui se sont rendus dans la chambre conjugale pour violer une sexagénaire endormie, qui peinent parfois à saisir les questions posées dans la salle d’audience. L’occasion pour elle d’expliquer que le rôle de l’avocat c’est aussi combler le fossé qui sépare de la plupart de ses clients avec l’institution judiciaire. De comprendre leur histoire souvent cabossée comme celle de Dominique Pelicot marqué par un schéma familial dysfonctionnel. De rappeler l'évidence pour ceux qui côtoient quotidiennement les délinquants : les victimes de violences ou d’agressions sexuelles se muent souvent en bourreaux. Et de montrer cependant que les violeurs se fondent dans la masse des « hommes comme les autres », qui s’occupent de leurs enfants et nettoient leur voiture le week-end. « L’enjeu du procès de Mazan est de changer fondamentalement les rapports entre les hommes et les femmes », plaidera l’avocat général Jean-François Mayet. Un récit bien construit et utile.
Anne-Laure Blouin
Béatrice Zavarro et Danièle Prieur - Défendre l'indéfendable aux Éditions Mareuil - 21,00 €