À 36 ans, Jean-Rémi de Maistre pilote Jus Mundi, la legaltech qui cartonne en France et à l’international. Entre deux avions, cet ancien juriste raconte comment, avec six amis, il a imaginé et construit une base de données cosmopolite spécialisée en arbitrage et en droit international dans l’idée de contribuer à la justice.
Jean-Rémi de Maistre, droit vers l’international
L’idée est née en 2013. À cette époque, Jean-Rémi de Maistre planche sur une thèse ayant pour sujet les instruments du droit international public de la gouvernance de l'Internet. Il a repris des études de droit sur le tard, après un faux départ dans la finance. “Un premier stage dans une salle de marché, en pleine crise de 2008”, et il arrête tout, enchaîne les petits boulots jusqu’à son entrée à la faculté de Nanterre. Séduit par la figure de l’avocat depuis toujours, il s’est remis en selle pour faire ce “métier utile”. Il ne portera jamais la robe, mais pratiquera pendant six ans le droit international aux côtés de son professeur – “l'un des plus grands avocats du monde en arbitrage” – Alain Pellet. Ce job, qui lui permet de financer sa thèse sans signer de contrat avec l’université, ce dont il n’avait pas vraiment envie, le persuade définitivement de l’utilité réelle du droit international. Une utilité toujours d’actualité selon Jean-Rémi de Maistre, peu amateur des courants de pensée qui prônent l’idée que les rapports de forces entre les États valent mieux que des règles. “Il est sage de stabiliser les rapports de forces dans le droit.” Preuve en est, la bonne qualité des relations internationales depuis 1945 – si l’on omet les tensions croissantes de ce nouveau siècle.
Tête brûlée
Alors, avec Thomas Latterner, Grégoire Brondel, Valentin Brondel, Aurélien Duval et Yohan Daddou, l’ex-financier s’attelle à compiler de la donnée en droit commercial international et en arbitrage, mode privilégié de résolution des conflits commerciaux. Sa jeunesse lui permet d’encaisser les coups de l’entrepreneuriat dans la tech. “C’est un monde très compétitif, qui évolue très vite, avec un risque d’échec augmenté quand on part de zéro. Il vaut mieux être un peu tête brûlée.” Depuis 2018, date de naissance de la plateforme Jus Mundi, Jean-Rémi de Maistre parcourt le monde pour convaincre institutions et cabinets d’avocats de participer au projet tout en leur garantissant le respect de la confidentialité. La démarche plaît : “On travaille avec des institutions de plus de 50 pays et l’on a des clients dans 90 pays”, des cabinets d'avocats internationaux, principalement anglo-américains. Autre pari gagnant des fondateurs de Jus Mundi : Jus connect, une autre plateforme qui collecte pour sa part les profils des professionnels de l’arbitrage. Un who’s who des arbitres qui présente le grand avantage de prévenir les conflits d’intérêts en indiquant qui a déjà bossé sur quoi.
“On n’a pas régulé Internet il y a vingt ans et c’est une catastrophe”
Et l’intelligence artificielle dans tout ça ? Déjà utilisée pour faciliter la collecte des données et leur anonymisation pour Jus Mundi, elle est au cœur d’un outil développé par la legaltech pour faciliter les recherches et la rédaction d'actes juridiques. Jean-Rémi de Maistre ne craint pas la régulation de cette technologie en plein boom, au contraire : “On n’a pas régulé Internet il y a vingt ans et c’est une catastrophe.” Il n’adhère pas à la “fiction libertarienne” qui court dans la Silicon Valley où l’on n’est pas favorable à la réglementation. Selon lui, le pouvoir de régulation, l’État américain l’a laissé aux mains de Google, X et Facebook. Ne pas réguler l’IA, alors qu’elle contribuera (et qu’elle le fait déjà à travers les bases de données utilisées par les juges) aux décisions judiciaires, revient à “se tirer une balle dans le pied”. Le coup de pouce donné par l’IA à la justice, il le voit d’un bon œil. La lenteur des procédures s’apparente pour lui à un délai de justice. Des tests sont d’ailleurs en cours au sein de certaines institutions arbitrales où l’on compte sur l'IA pour assister l’arbitre dans sa prise en compte des arguments des parties. Elle est encore au rendez-vous lorsque Jus Mundi propose la collecte et la traduction d’arguments juridiques en chinois par exemple. Pour l’avenir, la legaltech se voit bien tisser davantage sa toile pour proposer des données en fiscalité, un incontournable, et en droit de l’environnement, matière en devenir.
Yoga
Devenue société à mission, Jus Mundi affirme appliquer les principes de diversité qu’elle porte en étendard. Dans ses bureaux parisiens, la moitié des dirigeants sont des femmes. Et Jus Connect se veut vecteur de diversité, à travers, par exemple, son partenariat avec une association de femmes arbitres et des arbitres venus de tous les coins de la planète, y compris du continent africain où ils gagnent à être connus, selon Jean-Rémi de Maistre. D’où peut-être ce fameux courrier du département d’État américain reçu par l’entreprise qui compte 40% d'américains dans sa clientèle, notamment des cabinets d’avocats du Star and Stripes visés par les décrets de Donald Trump. Mais nul stress apparent chez le cofondateur de Jus Mundi, c’est un afficionado du yoga.
Anne-Laure Blouin
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