Ces derniers temps, on l’appelle « l’avocat de Paul Watson ». Jean Tamalet, associé chez King & Spalding, expert des dossiers spéciaux et des enquêtes gouvernementales, s’est bâti une solide réputation en pénal des affaires. Portrait d’un juriste de haut vol.
Jean Tamalet, plus vif que la musique
À la question que nous lui posons d’emblée, « ça fait quoi d’être un avocat star ? », Jean Tamalet minimise : « La célébrité, c’est l’apanage de mes clients. » Pourtant, après les plateaux télé, il y a le revers des paillettes : quelques menaces, des centaines de messages de justiciables en détresse et un fan à la limite du fétichiste qui le filait dans la rue. Sur les autres facettes de son art, l’avocat de Paul Watson – ainsi défini par Google depuis Noël dernier – n’a pas la langue dans sa poche. « Vingt ans que mon bras gauche lève le bouclier au-dessus de mes clients et que mon bras droit abat mon glaive pour fendre de haut en bas », écrivait-il en 2023 sur LinkedIn pour célébrer ses vingt ans de « barre ». Vingt années qu’il croise le fer dans les prétoires pour défendre sa clientèle de milliardaires, de grands dirigeants, d’entreprises de premier plan, aux ennuis judiciaires sophistiqués qui exige de lui d’être perfectionniste et ingénieux. « Il faut penser au-dessous des cartes et aux influences », professe l’avocat au glaive. Dans les affaires sensibles, son fonds de commerce, le droit ne suffit pas. On l’attend au tournant et il faut se poser « un milliard de questions ». Son job, « c’est de l’intelligence économique ».
Parti pour s’engager dans les armes, Jean Tamalet atterrit en médecine, meurtri par un drame qui le pousse à vouloir sauver des vies. Mais les mathématiques sabotent ses projets de carrière scientifique. Il a déjà 20 ans quand il fréquente les amphithéâtres de droit en 1996, inspiré par Henri Leclerc, qu’il a eu l’occasion de croiser trois ans plus tôt. Puis 21 quand il devient père pour la première fois. Ce nouveau rôle, qu’il incarne à fond – « C’était rare à l’époque, souligne-t-il. On me disait toujours : "Vous direz à la maman" » – ne l’empêche pas de venir à bout de ses études de droit des affaires – il s’est interdit de faire du pénal pur. Il fait des fiches entre les biberons et les couches, mais déserte les cours magistraux. « Trop verticaux. » Diplômé de la Sorbonne et de l’université catholique de Louvain, triple fois père, celui qui avait été « catalogué comme un cancre sans avenir », cet enfant chez qui personne n’aura détecté l’hyperactivité, est aussi passé par la case Lysias où il a pris goût à l’exercice de la plaidoirie, « comme tous les gens un peu vaniteux ». Nécessité fait loi : le cancre se mue en autodidacte. Au commencement de sa carrière, il rencontre Antoine Kirry, qui lui fait passer un entretien pour intégrer Debevoise & Plimpton. C’est lui qui le lancera sur la voie du pénal des affaires.
Sneaky John
Rambaud Martel (avant sa fusion avec Orrick), Linklaters et Brandford Griffith Avocats Associés : Jean Tamalet se forme chez les grands. Mais c’est un garçon qu’on ne fait pas rentrer dans un moule. En 2011, il pose sa plaque, recrute Aurélie Chazottes, « une star du pénal des affaires » qui travaille encore à ses côtés, et est propulsé par un coup de chance dans le dossier de droit pénal des affaires phares de l’époque, Pétrole contre nourriture. « La baraka ! » Le directeur juridique d’une petite entreprise du nord impliquée dans le scandale tombe sur son nom en cherchant un avocat spécialiste en droit pénal des affaires dans le bottin du barreau de Paris. Il était le seul à y être inscrit. La matière avait pourtant déjà ses ténors : le couple Haïk-Laffont, Olivier Metzner ou Hervé Temime… La machine s’emballe : Jean Tamalet étend son réseau et prend des parts de marché dans des affaires emblématiques. L’Airbus A380, Tapie… On n’a rien sans rien : son goût pour l’indépendance l’avait poussé à développer sa clientèle personnelle dès le premier jour. « Convaincre un client de me faire confiance m’excitait beaucoup. » Ses associés de King & Spalding où il a atterri en 2020, après dix-huit mois chez Bird & Bird, huit ans à son compte, le surnomment « Sneaky John ». Dans ce cabinet de vétérans, il ne tombe pas du ciel. Si ce n’est que ce réserviste dans l’armée de terre est un as du saut en parachute. Il a un jour pensé à tout plaquer pour devenir moniteur et s’enraciner complètement dans l’« ambiance à la Breaking Point » propre au milieu des hommes volants. La discipline du vol relatif, qu’il pratiquait en compétition internationale, le galvanise. Les curieux pourront trouver sur YouTube une séquence de l’avocat en vol avec Les Affranchis – du nom de son équipe connue dans le milieu pour le sens de l’humour « acide » de ses membres.
« La parole, ça ne s’attend pas, ça se prend »
Des sauts dans le vide, il en fait aussi avant ses plaidoiries qui lui donnent encore le trac. Le bâtonnier Mario Stasi – le père, lui avait conseillé de rentrer dans une salle d’audience comme on pousse les portes d’un saloon. C’est devenu son style, celui de « l’avocat mal élevé ». Mais honnête : si les avocats font souvent office de « mercenaires » pour ses clients, il entend pour sa part démêler le vrai du faux. « Dans le mensonge, on obtient moins que dans la vérité. » Quoi qu’il en soit, il n’est pas là pour se faire des amis. Et puis, il cohabite déjà avec deux chats et quatre chiens, ses quatre enfants sont grands. À eux, il répète que la parole « ça ne s’attend pas, ça se prend ». Pour eux, il craint les évolutions géopolitiques des dernières années. La guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, le retour des talibans… Cette « normalité dans laquelle on s’installe face à des situations qui devraient appeler des réactions politiques immédiates » le tourmente. Elles sont loin les années quatre-vingt qui l’ont vu grandir dans le 9e arrondissement de Paris, souvent en planque dans les coulisses d’un théâtre, ou au bout d’une table aux convives extraordinaires. Chef d’orchestre, metteur en scène… Un vrai bouillon de culture. Avec un père chanteur d’opéra et une mère agent d’artiste, il savoure la musique classique tout autant que le « rap de boomer – NTM et IAM ». Ses déjeuners de collégien, il les passait, après avoir filé en douce de l’école grâce à un jeu de clefs volé, chez une tante du quartier qui agrémentait le repas d’un dé de porto. Dernier signe distinctif de l’avocat autre que son tatouage de vegvisir et son grand patriotisme : un amour pour les climats extrêmes, surtout celui du Moyen-Orient. Il se sent très « heureux » sous ces autres cieux.
Anne-Laure Blouin
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