Il est l’un des avocats les plus en vue du marché français et le cofondateur du cabinet Vigo. Emmanuel Daoud, pur produit d’une méritocratie comme on n’en trouve plus, se veut « avocat-citoyen ». Pour lui, pas la peine de porter la robe si l’on ne croit pas en la justice.
Emmanuel Daoud, à livre ouvert
Des tableaux tapissent les murs et des piles de livres colonisent un bon tiers de l’espace de son bureau niché sous les toits, à deux pas du Crillon. Emmanuel Daoud est un homme raffiné. Dans une autre vie, il aurait pu être libraire, fleuriste ou parfumeur. Dans cette vie, il a été pion, a travaillé au Jardin d’Acclimatation, sur des marchés et aux galeries Lafayette avant de se hisser dans la caste des avocats pénalistes phares. Une trajectoire-pied de nez d’un enfant d’immigrés, qui tient en horreur racisme et xénophobie et qui n’a pas hésité à partager son histoire familiale sur LinkedIn à l’entre-deux-tours des présidentielles, comme pour ajouter sa pierre au mur anti-Rassemblement national.
Odyssée
C’est sur le Pont-Neuf, avant le temps des cadenas, que sa mère espagnole rencontre son père kabyle, en lui achetant l’une des cartes postales qu’il vendait. Fruit de cette idylle, Emmanuel Daoud s’est servi de l’école comme d’un marchepied et de l’éducation comme d’un tremplin. « J’ai eu la chance d'avoir des instituteurs qui ont cru en moi. » Il engloutissait les livres, prêtés par ses professeurs ou empruntés (ceux de la bibliothèque verte ou de la collection « Contes et Légendes » puis Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Vingt Mille Lieues sous les mers, Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo...) : « J’ai toujours été un grand lecteur. Ma mère qui savait à peine lire m’a toujours poussé à le faire. » Il raffole de poésie et de bandes dessinées et s’est diagnostiqué un « besoin existentiel de livres ». C’est pour lui un carburant indispensable à sa profession. Le petit habitant de Courbevoie oscille à l’époque entre quatre destinées : médecin, journaliste, commissaire ou juge – la drogue faisait des ravages dans son entourage à la fin des années soixante-dix. « Je voulais arrêter les trafiquants de drogue et les envoyer au trou. » Il n’avait pas encore entendu parler des droits de la défense. Pas assez matheux pour percer en médecine, il s’inscrit en droit et prend, très vite, le virage du pénal. Une trajectoire qui colle bien à Emmanuel Daoud, délégué de classe de la 6e à la terminale, sans discontinuer, parce qu’il aimait « défendre les autres élèves ». C’est à la fac qu’il croise le chemin de celle qui deviendra son épouse et la mère de ses quatre filles, arrivées au monde en à peu près huit ans - une « brillante avocate » spécialisée en droits des mineurs et droit d'asile. C’est à la cour d’assises de Nanterre qu’il verra plaider les grands, comme Jean-Louis Pelletier et Léon-Lef Forster, dont la plaidoirie à deux voix, qui invoquait avec adresse l’odyssée d’Ulysse, a marqué sa mémoire d’éléphant.
« Depuis ma prestation de serment, le 3 février 1988, je continue à penser chaque jour que c’est la plus belle profession du monde »
Quand il débarque dans le métier, le barreau de Paris compte 6 400 avocats inscrits. Il n’en connaît pas un. « Ma connaissance des cabinets d’avocats c’était leurs poubelles », ironise-t-il en référence à sa mère, femme de ménage dans les beaux quartiers. Il décroche une place pour son stage final de l'EFB auprès de Francis Teitgen qui venait de monter boutique avec Jean-Pierre Mignard après avoir quitté Ornano. Mais la perd, dix minutes plus tard, au profit de la fille d'un important client du cabinet, qu'on lui avait préféré. Il atterrit alors dans un cabinet de droit commercial, Croux-Attal : « pas du tout ce que je voulais faire », mais ses maîtres de stage ont eu « l'extrême générosité de [l]'accueillir au dernier moment ». Ils lui feront la fleur de l'envoyer pour la fin de sa période d'apprentissage chez un « pénaliste flamboyant », Gaby Cohen Bacri, figure excentrique du barreau qui s’est notamment enchaîné aux grilles du palais pour dénoncer le zèle d’un juge d’instruction à l’égard de l’un de ses clients. C'est avec cet avocat qui avait trois téléphones fixes dans son bureau qu'il trempe un orteil dans le bain du droit pénal. Mais c’est comme collaborateur des bâtonniers Jean-René Farthouat et Mario Stasi, au « 16 ter », qu’il plonge tout entier dans la défense des délits et des crimes. Sa première plaidoirie sera un calvaire : les pieds englués dans sa robe trop longue, il s’étale de tout son long. Pendant un temps, il emprunte des chemins détournés au Palais pour éviter de croiser le président du tribunal, mais finira par trouver le truc, aiguillé par le Bâtonnier Mario Stasi : prendre son temps. Il s’en remet aussi à la vingtaine de grigris toujours cachés dans son cartable. Et puis, il fuit le rouge, couleur redoutée depuis qu’une diseuse de bonne aventure a préconisé à sa mère de s’en méfier, entre autres divinations avérées par la suite. Gare aux admirateurs qui viendraient le voir plaider en pull écarlate, ils risqueraient de lui attirer le mauvais œil.
Envie d’ailleurs
Avant de devenir l’associé de ses mentors en 1995, chez Farthouat Stasi et Asselineau, Emmanuel Daoud reconnecte avec ses racines hispaniques au sein du cabinet espagnol Cremades où il passe une année auprès de l’avocat « visionnaire» Juan Antonio Cremades. C’est Mario Stasi, à qui il avait donné sa démission sur un coup de tête, qui lui avait trouvé cette place en or. Au sens littéral : on avait installé le jeune collaborateur dans le monumental bureau de l’avocat espagnol, souvent en pérégrination. « J’ai toujours eu une bonne étoile dans ma vie professionnelle. » En 2000, il cofonde Stasi & Associés. C’est l’époque de l’affaire des paillotes, qui le propulse en première ligne médiatique aux côtés du ténor Paul Lombard et son jeune associé Olivier Baratelli, autres défenseurs du colonel Mazère. Une décennie plus tard, il lance Vigo, un cabinet désormais inratable en pénal des affaires et qui fête ses 15 ans le jour de notre rencontre. La structure fait souvent office de nid pour les jeunes avocats qu’y font leurs armes avant de voler de leurs propres ailes. Ça plaît à son fondateur, qui ne doit pas manquer de leur répéter ce conseil de Vincent Asselineau, ancien Secrétaire de la conférence, que lui-même n’avait pas écouté : développez très vite votre propre clientèle. « Quelqu’un qui vous demande si vous voulez être son avocat, c’est un moment miraculeux », résume-t-il lucide.
Idéaliste
A-t-il des regrets ? Ce féru de salsa aurait aimé manier avec plus de dextérité la langue de Shakespeare. Aucun sur son choix de carrière : « Depuis ma prestation de serment, le 3 février 1988, je continue à me dire chaque jour que c’est la plus belle profession du monde. » Celui qui se décrit « très grand bosseur » adhère pourtant à l’aspiration des plus jeunes générations à trouver le bon dosage entre vie personnelle et vie professionnelle. Autre ingrédient de sa réussite : la foi. « Je ne comprends pas ceux qui disent qu’il ne faut pas être idéaliste dans cette profession ou que la justice n’existe pas. Comment peut-on porter la robe sans y croire ? » Emmanuel Daoud est convaincu qu’en effectuant correctement son travail, un avocat peut faire le bien autour de lui. Il prend pour preuve le principe de fraternité, merveilleuse trouvaille du défenseur de Cédric Herrou, l’homme poursuivi pour avoir aidé, en 2016, près de 200 migrants à passer de l’Italie à la France. « Je crois à l’avocat citoyen, on doit s’engager. » Alors, il défend les associations, féministes (comme le Mouvement du nid dans l’affaire du Carlton) ou qui ont à cœur d’œuvrer pour le climat : « Qui aurait imaginé que la justice administrative allait condamner la France pour inaction climatique ? », s’interroge-t-il au sujet de L’Affaire du siècle dans laquelle il assistait Notre Affaire à Tous. De même qu’il dénonce auprès de la Cour pénale internationale la déportation d’enfants ukrainiens en Russie, avec à la clef un mandat d’arrêt délivré en un temps record contre Vladimir Poutine. Sa robe, qu’il n’enlève vraiment jamais, il s’en sert pour ça : faire bouger les lignes autour de lui.
Anne-Laure Blouin
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