Reine du droit pénal des affaires, elle a plaidé pour Nicolas Sarkozy, Éric Dupond-Moretti, Charles Pasqua, Nicolas Hulot et bien d’autres. Depuis quarante ans, portée par le duo mythique qu’elle incarnait avec son mari Pierre Haïk, Jacqueline Laffont défend avec élégance les principes qui font les démocraties.
Jacqueline Laffont, tout bien tout honneur
« Lame » : c’est le surnom dont l’a gratifiée la presse. Jacqueline Laffont l’aime bien. La « dureté métallique » qui accompagne ce sobriquet contraste avec l’accueil chaleureux qu’elle nous fait dans la brasserie de notre rendez-vous, près du Grand Palais. On ne présente plus celle qui, depuis quatre décennies, s’illustre dans les procès les plus retentissants de l’époque. À commencer par celui de Charles Pasqua, qui a mis dans la lumière ses talents d’avocat. En janvier dernier, elle a encore raflé la relaxe en appel de son client Nicolas Bazire, le directeur de campagne d’Édouard Balladur : « La preuve qu’il ne faut jamais lâcher, et que, lorsqu’on y croit et que l’on se bat, la justice peut finir par fonctionner. » En 2024, elle avait fait blanchir Éric Dupond-Moretti, alors accusé devant la Cour de Justice de la République d’avoir usé de ses fonctions pour se venger de magistrats, et l’ex-directeur de l’Autorité de la concurrence, Bruno Lasserre, inquiété pour des faits de harcèlement. Et pour la fin 2025, elle sera à la barre pour un nouveau volet Lafarge. Imprégnée des idéaux de justice jusqu’à la moelle, la pénaliste Jacqueline Laffont défend tout le monde, qu’importe l’étiquette politique, sans écouter ceux qui l’alertent sur le risque d’entacher son image. C’est une avocate intraitable sur la liberté dont elle doit disposer pour construire ses stratégies de défense. Une orfèvre du droit qui fait du « sur-mesure avec l’équipe resserrée de son cabinet, « l’école Haïk », du nom de son défunt époux et associé d’une vie.
Jardin à Phnom Penh
Jacqueline Laffont martèle une maxime un peu atrophiée ces derniers temps : le doute doit profiter à l’accusé. Mieux vaut un coupable relaxé qu’un innocent condamné. Alors, les rapports qu’entretiennent notre société et la justice avec en toile de fond la montée en puissance de ce qu’on appelle « tribunal médiatique » au mépris des règles de procédures la tracassent. Aussi rare soit-elle, l’erreur judiciaire nous guette, met-elle en garde. « Ça peut arriver à tout le monde » d’être broyé par la machine judiciaire et que les journaux s’en donnent à cœur joie. L’affaire Dreyfus contée par Jean-Denis Bredin l’a marquée au fer rouge. « Il y avait toutes les chances du monde pour qu’on ne puisse jamais prouver son innocence. » L’injustice a ému très tôt cette fille d’officier de marine née au début des années soixante dans une famille « classique » dans laquelle on s’indignait des procès expéditifs d’après-guerre. Jacqueline Laffont retrace sa jeunesse vécue en partie à Phnom Penh, où sa mère, privée du droit à faire des études, se rattrapait en donnant des cours de français, dans le jardin, aux enfants des contrées d’affectation de son mari. Une mère partie trop tôt : Jacqueline Laffont n’avait que 19 ans. De cette perte est née chez elle la croyance que « tout était éphémère ». Elle a donc tout fait « très vite ».
« On ne peut pas être sec dans ce métier, il faut se nourrir intellectuellement et humainement »
Son bac en poche à 16 ans, elle intègre une classe d’hypokhâgne. Quand elle s’embarque dans les études de droit, « un peu comme ça », elle n’a pourtant aucun doute sur la voie à suivre, celle du pénal. Elle ne devient avocate que pour être pénaliste. Quitte à déplaire à son père selon qui – et comme pour beaucoup jusqu’il y a peu – la profession de pénaliste ne sied pas à une femme. Il change vite son fusil d’épaule pour devenir son premier soutien. S’il la rêvait magistrate, lui qui avait troqué une partie de sa vie au service de l’État, il s’intéressait de près au métier de sa fille qui lui faisait parfois relire ses écritures. Jacqueline Laffont leur accorde une importance fondamentale, et confesse s'imposer une certaine exigence dans le maniement de la plume – la sienne ou celles de ses collaborateurs.
« Moi, ce qui m’attirait c’était la défense », raconte Jacqueline Laffont. Et « m’occuper des autres » . Pari réussi : quand Jacqueline Laffont se lève pour plaider, elle a « l’impression d’être à sa place ». À côté de ses dossiers de haute voltige, elle a toujours « une ou deux affaires aux assises » et elle tient absolument à ce que ses collaborateurs fassent du droit pénal pur. Comme elle l’a fait dans sa jeunesse : « J’avais ma petite voiture, je sillonnais toutes les juridictions de Paris et sa banlieue. » Elle plaidait tous les jours et écumait les prisons. La première dans laquelle elle met les pieds, c’est celle du Bois-d’Arcy. Elle a 23 ans, est stagiaire dans un cabinet de droit des affaires et s’est débrouillée pour s’impliquer dans le seul dossier pénal de la boutique. Elle en garde un souvenir vivace, imagé de miradors et de corbeaux. Une visite à un prisonnier restera pour toujours un moment violent. D’où l'une de ses règles de vie : garder de la distance pour ne pas se laisser embarquer par ses dossiers, si effroyables soient-ils. C’est peut-être à cette époque qu’elle n’a plus trouvé le temps pour le violoncelle, l’instrument dont elle jouait depuis l’enfance, accompagné d’un violon et d’un alto – ses deux sœurs.
Joli chemin
C’est grâce à ce stage qu’elle rencontre, par l’intermédiaire de Patrick Maisonneuve, Pierre Haïk dont elle devient la collaboratrice. Ils forment bientôt le couple d’avocats « le plus puissant de France ». Des rencontres en or, elle en a eu des dizaines. Henri Leclerc, Philippe Lemaire, Hervé Temime, Françoise Cotta, Robert Badinter… Presque tous partis, ces génies du barreau lui auront « montré un joli chemin ». Jeune avocate, elle allait les voir plaider dès qu’elle trouvait le temps. En a retenu qu’il fallait choisir des systèmes de défense courageux. La justice négociée, très peu pour elle – elle a trois conventions judiciaires d’intérêt public à son compteur. Cette inconditionnelle de Camus nous alerte : « On est en train de lâcher sur beaucoup de choses en matière de droit de la défense et de présomption d’innocence. »
Chez cette femme élégante qui vient de recevoir la Légion d’honneur, la famille (« d’abord ») tient lieu de pilier. Avoir trouvé la combine pour s’occuper de ses clients et de ses fils autant qu’il l’a fallu trône sans doute à la première place dans la liste de ses victoires. Son secret : concentrer le palais, le cabinet, la maison et l'école des enfants dans un rayon de cinq minutes de marche. Elle allonge le pas et le nombre de kilomètres dès qu'elle a l'occasion entre des rendez-vous, pour penser et se dépenser. « Je suis consciente qu’il y a d’autres vies que la mienne. » Elle a d’ailleurs poussé ses deux fils à voyager, à prendre le temps qu’elle n’a pas pris dans sa jeunesse. Et comme antidote à la pression de ces dossiers titanesques qui la font vivre comme dans un « monde parallèle », les coupures dans de « grands espaces perdus », où elle s’adonne à son sport favori : la lecture. Kessel, les auteurs russes ou dernièrement « Triste Tigre » de Neige Sinno. « On ne peut pas être sec dans ce métier, il faut se nourrir intellectuellement et humainement », soutient-elle. Elle lit aussi ses pairs : Maurice Garçon, Henri Leclerc. Cette mordue de littérature et de philosophie – le droit n’était pas son premier choix – aimerait d’ailleurs écrire un livre un jour, mais pas « juste pour écrire ». Des mots qu’on attend déjà.
Anne-Laure Blouin
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