Solange Doumic, avocate au petit accent belge qui n’en est pas un, œuvre en droit pénal depuis un quart de siècle. Rien à voir avec ses débuts en droit de la construction, une matière qu’elle a joyeusement lâchée, prise de passion pour la défense en 1995, lorsqu’elle devient première secrétaire de la Conférence.
Solange Doumic, passé aux aveux
L’ambiance du palais. C’est ce qui a convaincu Solange Doumic d’embrasser la profession d’avocat. On est en 1988, son parrain, conseiller juridique dans le cabinet où elle est alors en stage et s’ennuie, l’a mise dans les pattes de l’avocat qui s’occupe du contentieux, pour une journée. Tout lui plaît dans son séjour sur l’île de la Cité, de son passage dans la salle des toques où s’engage au petit matin une conversation entre robes noires jusqu’à la buvette où ces dernières trinquent après les plaidoiries. « La buvette était encore dans le palais à l’époque ! » Elle préfère le vieux tribunal à celui sorti de terre porte de Clichy. Soulagement chez les Doumic, cette famille très littéraire et très parisienne, « depuis plusieurs générations », qui ne « savait pas quoi faire » de sa fille « distraite et rêveuse » et qui avait fait du droit par défaut. Une jeune fille qui aurait peut-être aimé être psychiatre, mais qui excluait pourtant de devenir médecin (« ils ont tous des avis différents ») ou juge (« il est bien trop difficile de juger ») ou avocate (elle n’aimait pas le ton obséquieux qu’empruntaient ceux qui appelaient son père alors juge consulaire). Cette amatrice de Proust et de Kessel, élevée par un père analyste financier et une mère journaliste économique et financier à l’époque où la Bourse était encore fermée aux femmes, s’est essayée au métier d’écrivain. En fouillant ses tiroirs, on pourrait tomber sur le manuscrit qu’elle a écrit à ses 15 ans, lorsqu’elle lisait Jane Eyre. « Une aventure extraordinaire », à cheval sur deux époques – les années quatre-vingt et l’Occupation. Le pitch : dans une maison perdue au milieu d’une forêt, une bande d’adolescents (« les parents étaient tous morts ! », s’amuse-t-elle) se lance sur les traces des anciens occupants et leur passé de résistants. Aucune maison d’édition n’a mordu aux hameçons lancés par l’adolescente. L’avocate de 56 ans tentera peut-être une nouvelle fois sa chance, qui sait ?
Peintures de guerre
Si elle n’avait pas décroché la première place parmi les secrétaires de la Conférence après seulement dix mois de « palais », Solange Doumic serait peut-être aujourd’hui une avocate généraliste ordinaire qui a débuté en droit de la construction. Elle n’aurait jamais fait avouer ses crimes au tueur en série Guy George, en pleine audience, en lui demandant avec quelle main il poignardait ses victimes. Ni défendu l’artificier d’Action Direct, Max Frérot, qui lui demandait de lui apporter des coca-cola au moment des pauses et appréciait, disait-il, la « certaine décontraction à l’égard du système » dont elle faisait preuve d’après lui. Ou encore assisté à cette discussion technique et surréaliste sur les explosifs entre l’expert convoqué par le tribunal et le membre de la Lyonnaise, une anecdote qui la fait encore sourire. Elle n’aurait pas davantage participé au premier procès d’une entreprise du CAC 40 pour harcèlement moral – où elle représentait Guy-Patrick Cherouvrier, le directeur des ressources humaines France de France Télécom, relaxé en appel. Lafarge, les assistants parlementaires du FN, ceux du Modem, Bygmalion…
Que d’affaires en tête d’affiche dans le curriculum vitae de Solange Doumic. Une trajectoire qu’elle doit donc largement à cette année de Conférence. Elle se souvient : « Je n’avais pas du tout les codes. » Le pénal lui va pourtant comme un gant, elle s’y est « sentie tout de suite à l’aise ». Benjamine de sa promotion, celle qui raffole des comparutions immédiates et de la défense pénale d’urgence a découvert avec émerveillement un monde qu’on lui avait présenté comme réservé aux hommes. « C’est magnifique de se lever pour expliquer ce qu’il y a de beau chez l’accusé. » Son ventre la tiraille toujours plusieurs jours avant une audience. Le jour J, elle se maquille – une touche de rouge à joue pour chasser l’angoisse. Ce sont « ses peintures de guerre ». Elle fait et refait ses plaidoiries dans sa tête, dans la rue, ou dans un café parisien, où elle aime bien s’installer pour « réfléchir ».
« C’est magnifique de se lever pour expliquer ce qu’il y a de beau chez l’accusé »
Membre du conseil de l’ordre du barreau de Paris entre 2021 et 2023 et, depuis 2022, du Conseil national des barreaux, Solange Doumic donne de sa personne à la profession qu’elle a embrassée en 1994. Elle préside l’Institut du droit pénal du barreau de Paris depuis trois ans. Très attachée à la loyauté, elle estime que la parole engage de manière radicale. « On a un métier dans lequel il ne faut pas tricher. Quand on défend un client, il faut aller jusqu'au bout» Et qui demande un certain sang-froid – notamment lorsqu’un client accusé de deux homicides manque de lui écraser la tête contre le mur de sa cellule, dont les gardiens de la prison tardent à la sortir. Ou quand un autre la prend dans ses bras, débordant de reconnaissance, dans le métro où ils se croisent des années après son procès en appel qui pourtant avait alourdi sa peine et tant tourmenté l’avocate.
Vacances romaines
Cette mère de trois enfants a bien failli raccrocher la robe deux fois. La première, pour faire de la publicité– attirée par la « créativité » du secteur –, la seconde pour un emploi à la mairie de Paris qui présentait l’avantage d’avoir des horaires compatibles avec une vie de famille. Mais le feu sacré du pénal brûlait trop fort en elle. C’est dans son caractère. Elle a aussi pu compter sur un mari « touche à tout » pour qui les horaires n’ont pas d’importance, notamment créateur et community manager de son compte Instagram. Qui ne l’intéresse pas vraiment. Elle déteste son téléphone et reproche aux réseaux sociaux d’atténuer l’esprit critique. Difficile de lui donner tort. L’avocate placée sous les feux de la rampe à 30 ans par l’affaire du Tueur de l’Est parisien semble n’avoir jamais pris la grosse tête. L’hiver, elle se présente à ses camarades de cours de ski comme exerçant un autre métier (celui de greffier parfois), évitant ainsi d’éveiller les fantasmes de ces derniers sur les avocats. Et l’été, elle a ses habitudes à Royan, mais son cœur bat pour l’Italie depuis qu’elle a officié comme guide touristique à Rome dans sa jeunesse. Jeune, elle l’est encore et prévoit de « mourir très vieille ». De même qu’elle projette une retraite à 75 ans, remplie de voyages. Il faut y voir le signe de son inclination à croquer la vie à pleines dents.
Qu’il paraît simple de se lier d’amitié avec Solange Doumic qu’on imagine mal d’humeur sombre, qui se définit comme quelqu’un de « pas directive mais pointilleuse» et de « malheureusement trop souvent en retard » – information que l’on confirme avec bon cœur. Pourtant, certains sujets, en dehors de ses dossiers, la chiffonnent. Par exemple, la fin de vie questionnée avec les débats sur l’euthanasie. En facilitant la mort, ne prendrait-on pas le risque d’officialiser l’idée d’éliminer les plus faibles ? Une perspective qui n’a rien d’étonnant chez une femme bien consciente de sa chance d’avoir échappé aux aléas de la vie qui propulsent ceux qu’elle défend dans le box des accusés. Cette avocate, auteur d’un « plaidoyer pour la plaidoirie » intitulé « J’entends plaider Monsieur le Président », portera toujours leur parole à la barre. Même dans « cette drôle d’époque où tout est censé nous faire gagner du temps et où nous en avons de moins en moins », où les juges n’aiment plus écouter les avocats. La défense dans la peau, Solange Doumic croit qu’au-delà même de leur utilité technique, les mots ont toujours un sens : celui « peut-être d’un dernier moment d’humanité ».
Anne-Laure Blouin
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