Il a enfilé la robe dans les années 2000. Ultra reconnu dans le petit milieu du pénal des affaires, Antonin Lévy entame une nouvelle phase de sa carrière chez Paul Hastings. Retour sur la trajectoire fulgurante d’un avocat tout en retenue.

Enfant, il avait pour ambition dans la vie de « faire des affaires ». Antonin Lévy, avocat aux premières loges des péripéties du droit pénal des affaires de la dernière décennie, raconte avoir hérité de la fibre commerciale de son grand-père paternel, André Lévy, né en Algérie, entrepreneur et fondateur de Becob, un groupe de négoce de bois prospère. Pas de juriste dans sa famille, qu’il se garde bien de mentionner. Tout comme son parcours étudiant qu’il survole, dans ce café de la rive gauche où nous nous sommes donné rendez-vous et où il a pris le temps de discuter avec un père de l’école avant de rejoindre notre table. Fénelon, Sciences Po, la Sorbonne, la New York University, Assas : ce natif des beaux quartiers évoque un parcours sans surprise et s’évalue « raisonnablement bon élève », quand d’autres (sa mère) le pressentaient énarque. Le droit s’est infiltré dans sa vie par le biais d’un projet étudiant portant sur l’affaire du pull-over rouge, à l’origine de la mise à mort de Christian Ranucci en 1976. Un des premiers dossiers qu’il a examiné de fond en comble. « Il est troublant de se dire qu’un dossier peut laisser derrière lui autant de doutes. » L’horreur de l’injustice le saisit, tant et si bien qu’il cofonde l'association « Affaire Ranucci : pourquoi réviser ? ». La robe de magistrat le séduit : un habit fait pour contribuer de l’intérieur à la réparation d’une « justice qui sème les graines de son échec ». Le projet meurt dans l’œuf. Un stage sous la houlette du défunt bâtonnier Olivier Cousi le détourne de cette voie. Finalement, il entre dans la profession d’avocat par la porte de Gide, pratique médias, informatique et télécommunications. C’est le début des années 2000, les pays en développement sont un vaste terrain de jeu pour qui veut y déployer télécoms et Internet. Le matin, il planche sur les dossiers de ces États en quête de modernité et d’accès au réseau 3G, l’après-midi sur le cas d’une chaîne de télévision en conflit pour la diffusion d’images historiques. Le voilà conquis.

Déjeuner décisif

Après son LLM à New York, il emprunte ce qu’il appelle la « voie la plus simple » : celle des fusions-acquisitions. « Tout le monde faisait ça » en 2004. À 26 ans, il embarque sur le vaisseau Darrois. Il y rencontre l’un de ses modèles, l’avocat-écrivain François Sureau, avec qui il monte l’association Pierre Claver pour venir en aide aux demandeurs d’asile. « Je ne sais pas si je me rendais compte de la chance que j’avais à l’époque. » Des cabinets comme ça, il y en avait peu, explique cet accro au café. Il fait très peu de contentieux et pas du tout de droit pénal. Antonin Lévy participe quasiment par hasard au concours de la Conférence. Laurent Fabius, vieil ami de Jean-Michel Darrois – son mentor – sera là, il faut faire bonne figure. Il passe tous les tours de la compétition et se retrouve Secrétaire en 2007. Il se prend au jeu. « Quitte à passer la conférence, autant le faire à fond. » Deux ans plus tard, il s’avoue sa préférence pour le contentieux et un camarade de Sciences Po lui arrange un déjeuner avec Olivier Metzner. Une révélation ! « La matière est captivante et l’homme remarquable. » Un second tête-à-tête plus tard, l’énigmatique Metzner lui lance une invitation à collaborer, sans date limite pour l’accepter.

« La justice fonctionne "moins mal" en droit des affaires »  

« Qu’une personne leur confie son honneur, son argent, sa réputation ou son entreprise, les avocats font le même métier : ils défendent leur client. » Cette phrase de Jean-Michel Darrois prononcée le jour de sa prestation de serment conforte le futur conseil de François Fillon dans sa reconversion au pénal des affaires, ce « saut dans le vide ». Bertrand Cantat, Rama Yade, Google, Renault, Continental Airlines, Bouygues, TotalEnergies… L’avocat a trouvé son chemin de Damas. Son carnet d’adresses se remplit au fil des années qu’il passe chez Hogan Lovells, puis à la tête du cabinet qu’il cofonde avec Ophélia Claude en 2018. Antonin Lévy a appris à la dure la nouvelle facette de son métier – Olivier Metzner n’était pas très pédagogue, paraît-il. Dans sa percée en pénal des affaires, il a laissé le pénal pur sur le bas-côté – sauf pour le pro bono. « Je n’aime pas beaucoup les relations conflictuelles avec les magistrats, je préfère la profondeur et la technicité du pénal des affaires. La justice fonctionne “moins mal” en droit des affaires. » C’est que l’homme déplore l’organisation par la justice de « sa propre défaillance ». C’est sûrement la lenteur de l’institution qui a conduit Antonin Lévy à s’engouffrer dans le créneau des conventions judiciaires d’intérêt public. Ses équipes et lui ont bûché sur un quart d’entre elles. Des négociations avec la justice qui ont la vertu de régler plus vite que la justice classique les affaires qui « pimentent » la vie des entreprises. Restent toujours les répercussions du travail des journalistes, plus réactifs quand il s’agit de relater une mise en accusation que quand il s'agit d’informer leurs lecteurs d’une relaxe. Antonin Lévy s’indignait d'ailleurs publiquement à ce sujet : « Au bout de dix ans, pas une ligne, pas un mot sur son innocence enfin reconnue. L’annonce de sa mise en examen avait fait les gros titres. Celle de sa relaxe est passée totalement sous silence. » Il faisait référence à l’ancien magistrat Laurent Marcadier, qu’il a défendu dans l’affaire Squarcini-LVMH. S’il porte le deuil de la présomption d’innocence, il salue, fier, l’œuvre des robes noires, ses confrères, gardes du corps des libertés fondamentales, à travers la défense pénale d’urgence ou le droit d’asile. Ce métier, il l’a visiblement dans les tripes. Un week-end passé à peaufiner une plaidoirie enchante celui qui a plaidé la première fois aux assises aux côtés de Pierre Haïk, qui l’avait trouvé aussi blanc que le rabat de sa robe.

Déjeuner en paix

Quand il ne travaille pas, Antonin Lévy combine les activités, par souci d’économie de temps. Plus montagne que mer, il part au ski avec ses enfants, et en profite pour faire du sport. Il avoue qu’il n’a rien du marathonien et qu’une dizaine de kilomètres de course hebdomadaire lui suffisent amplement. Conformément à la plupart des descriptions de lui, le distingué Antonin Lévy est discret. Il raconte au détour de la conversation s’y être pris par cinq fois pour arrêter de fumer, et qu’il fait partie des fans de Star Wars – « un projet de science-fiction assez extraordinaire, une histoire dans l’histoire » , dont il visionne les épisodes « dans l’ordre de sortie ». « Pas du tout mélomane » – mais LinkedIn nous apprend qu’il connaît bien les paroles de Déjeuner en paix, de Stephan Eicher –, il assure n’écouter de la musique que pour se concentrer avant une audience. Antonin Lévy s’épanche davantage sur sa récente association chez Paul Hastings, qui lui faisait des appels du pied depuis plusieurs années. L’occasion d’assurer un bel avenir aux douze avocats de son équipe, qu’il n’aurait lâchés pour rien au monde. Et un beau rôle sur la scène internationale, au moins durant les vingt prochaines années. Mais pas pour toujours : Antonin Lévy ne compte pas mourir sur scène.

Anne-Laure Blouin

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