Responsable de la pratique IP/IT chez DLA Piper, Denise Lebeau-Marianna valorise l’ouverture à l’autre et nous rappelle l’importance du collectif.

C’est au sein des locaux de DLA Piper à Paris, entre deux rendez-vous, que Denise Lebeau-Marianna nous accueille. L’associée spécialiste de la donnée ne cache d’ailleurs pas sa « surprise » d’avoir été sélectionnée pour faire l’objet d’un portrait. Pour elle, « une carrière professionnelle n’est jamais seulement une réussite personnelle ».

De l’ethnologie aux données

« C’est avant tout une aventure partagée », souligne-t-elle. Une approche résolument humaine qui la caractérise dès l’enfance. Étudiante, elle se passionne pour l’ethnologie et les droits fondamentaux. Elle s’imagine poursuivre des recherches sur les peuples en voie de disparition. Un sujet qui lui est cher, de nombreuses tribus de son Inde natale ayant été effacées par l’Histoire. Sensible aux questions de justice et d’égalité, elle s’engage, à cette époque, auprès d’Amnesty International. Vient alors le droit, un autre terrain, une autre manière de défendre. Puis les données personnelles, son futur champ de compétences. À ses yeux, leur protection participe au « respect des droits fondamentaux », un sujet qui lui tient à cœur. « La protection des données permet de promouvoir un cadre et des valeurs humaines, propices à la confiance qui est essentielle pour le business », insiste-t-elle. Alors que la responsabilité sociale des entreprises s’impose de plus en plus dans le débat économique, les valeurs de Denise Lebeau-Marianna sont d’autant plus pertinentes.

Ce qui la passionne, au fond, c’est l’échange. Même « [sa] junior [lui] apprend des choses ». Ce qu’elle construit, ce n’est pas juste un savoir-faire, c'est une équipe. Elle l’appelle de ses vœux : son passage chez DLA ne se mesurera pas au nombre de dossiers traités, mais à l’héritage humain qu’elle aura légué.

Retour aux sources

D’une enfance imprégnée par deux cultures, elle forge son ouverture à l’autre. Née à Pondichéry, ancienne enclave française en Inde, Denise Lebeau-Marianna grandit à la croisée de plusieurs mondes. Son père est originaire d’Inde et sa mère, indienne également, a grandi au Vietnam. Chez elle, on parle français, vietnamien et tamoul. Les voyages entre la France et l’Inde – son père, magistrat, est régulièrement affecté en métropole ou dans les DOM-TOM – rythment son enfance. Mais à l’adolescence, elle veut plus. Elle veut s’ancrer. De la quatrième à la terminale, elle décide de rester à Pondichéry pour suivre sa scolarité au lycée français. Une décision qui témoigne de son attachement à cette ville, dont le « rythme suspendu » la captive, mais aussi de sa volonté de s’immerger pleinement dans la culture indienne et d’en apprendre la langue. Aujourd’hui encore, elle y retourne chaque été, chaque Noël, et élève ses enfants dans cette biculture qui l’a façonnée.

De sa grand-mère, elle a retenu « l’art de combiner les épices, leurs vertus médicinales ». Curcuma pour la peau, cumin pour la digestion. De cette « cuisine qui raconte l’histoire des peuples et des échanges », elle aurait pu faire un sujet d’étude ethnologique. Encore une façon pour elle d’explorer l’humain, de comprendre les liens invisibles qui joignent les individus. Tout comme la pratique du jazz, de la danse classique indienne et occidentale ou encore du yoga – pas celui aseptisé des salles de sport occidentales mais bien celui de son Inde natale – lui permet de mieux se connaître elle-même.

« L’IA doit être un outil d’aide à la décision, pas un substitut à l’humain » 

À force de voyages et de mutations, Denise Lebeau-Marianna comprend qu’elle ne se limitera pas à une carrière franco-française. Et que si le droit international s’impose comme une évidence, cela ne suffira pas à combler ses aspirations profondes en rapport avec l’Inde, toujours en arrière-plan. C’est la raison pour laquelle elle s’intéresse aux nouvelles technologies, le pays étant précurseur dans ce domaine, car elle espère travailler sur des contrats avec des sociétés indiennes. Après un master en droit international privé à l’université d’Assas et un IMD en audit et finance à l’Essec, elle enchaînera donc avec un master en droit des technologies de l’information et de la communication. Évoquant sa formation, elle se remémore le professeur Pierre Sirinelli, qu’elle considère comme « un mentor pour toute une génération dans le domaine de la propriété intellectuelle et des technologies de l’information ». En 1995, elle rejoint le bureau parisien du cabinet d'avocats d'affaires américain Baker McKenzie. Et nous révèle, avec un sourire amusé, que « c’est Christine Lagarde, alors cogérante du cabinet, qui [la] recrute dans le cadre de [sa] première collaboration ».

Là-bas, elle développe la pratique encore balbutiante des technologies de l’information avec Rémy Bricard, séduit par son double profil juridique et business, pendant vingt-deux ans, avant de rejoindre DLA Piper en 2017, la même année que le RGPD. La proposition que lui fait alors la firme internationale est d’autant plus attrayante qu’elle aura la charge de développer elle-même la pratique.

Intelligence humaine

En 1992, Denise Lebeau-Marianna consacrait déjà son mémoire à la propriété intellectuelle appliquée à l’intelligence artificielle. Trente ans plus tard, ce sujet la fascine toujours. « On ne doit pas en avoir peur, mais on doit la maîtriser. L’IA doit être un outil d’aide à la décision, pas un substitut à l’humain. » Aujourd’hui, elle en explore les usages concrets, en fait un allié, mais garde un œil critique quant à ses limites. La technologie doit rester un levier, jamais un arbitre. Une réflexion qu’elle partage avec son époux, économiste et codeur à ses heures perdues : « Il faut encore apprendre à mieux l’utiliser. » À deux, ils explorent les potentialités de l’IA dans l’analyse juridique. L’intelligence se doit toujours d'être humaine.

L’humain, c’est tout ce qui importe finalement à Denise Lebeau-Marianna dont l’intérêt pour l’ethnologie est resté intact. Et qui un jour, peut-être, reprendra ses études pour explorer les peuples en voie de disparition.

Sasha Alliel

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