Stéphane Babonneau, l’avocat de Gisèle Pélicot, a fait un détour par la finance avant de se retrouver au cœur d’un des procès les plus marquants de ces dernières années.

On peut tout obtenir du langage. Stéphane Babonneau l’a rapidement découvert sur les bancs de l’école. « De toute façon, le jeune Babonneau deviendra avocat », disaient ses professeurs. L’étiquette lui colle à la peau dès le collège où il porte déjà la voix de ses camarades en difficulté comme délégué de classe. Toujours partant pour un exposé, le « jeune Babonneau » ne s’inscrit à Assas « que pour devenir avocat ». Celui qui défendra Gisèle Pélicot dans l’affaire des viols de Mazan avait pourtant exclu de faire du pénal. « Ça ne s’exporte pas », calcule ce natif du 15e qui a la bougeotte et prépare un voyage en Patagonie. Il opte pour le droit des affaires, et la réussite sociale que cette matière promet. « L’indépendance, il allait falloir la gagner. » La même année, il valide son master de droit des affaires à Assas, son master en finance et stratégie à Science po Paris (parce que le droit c’est « monocentré ») et décroche le barreau. Il jongle entre les cocktails pour se faire un réseau dans la finance, les révisions à Cujas, les entretiens dans les banques, pour finalement préférer, pour son stage, un cabinet d’avocats à la direction financière de Total.

Les trois curriculum vitae qu’il adresse à Gide en Asie – son continent de prédilection, il a déjà pris le Transsibérien en solitaire à ses 19 ans – et en Russie, font mouche. Il renonce à Hong Kong et Moscou pour s’installer à Pékin, où il passe « deux années passionnantes » à travailler sur des projets d’infrastructure. Il croit avoir atteint le Graal côté carrière, mais sa robe noire reléguée au placard lui fait de l’œil. Stéphane Babonneau suit ses envies : il rentre au pays pour plaider et pour exercer le droit comme le bon technicien qu’il a tout fait pour être. Maîtriser le droit chinois relevait de la chimère malgré son apprentissage persistant du mandarin. Il atterrit chez Normand & Associés, où une armée de collaborateurs plaident sans relâche. Le cabinet avait cette particularité de représenter, depuis un demi-siècle, l’administration fiscale pour tous les dossiers de fraude fiscale, ce qui a amené le jeune homme à plaider dans toute la France et en outre-mer pour le compte de la DGFIP dans des dossiers de fraude fiscale. Et de plaider en face de Jean-Marc Fédida... La meilleure école pour qui veut écumer les prétoires. Contre toute attente, ce Franco-Mexicain qui avait toujours visé l’étranger, qui se rend une fois par an au Yucatan et qui voyage seul depuis son plus jeune âge, se sent à sa place dans ce cabinet franco-français. Il savoure sa plongée dans l’univers judiciaire. En quelques mois, il est passé d'une tour pékinoise luxueuse à un commissariat de banlieue parisienne qui sent l’urine. Le contraste lui plaît. Mais le véritable déclic, ce sera les assises – son premier dossier concernait le viol en partie civile pour une jeune femme chilienne violée en plein Paris de jour dans un parking alors qu’elle se rendait à son premier jour de travail.Fait notable : le Parisien qu’il est n’a pas le permis. « J’aime beaucoup les transports », notamment le TGV ou les trains régionaux qu’il emprunte pour aller plaider aux quatre coins de l’Hexagone.

« On n’imagine pas le dossier Pélicot à l’envers : une femme droguant pendant dix ans son mari pour l'offrir à d'autres femmes » 

Pas plus que de permis, il n’a de mentor pour lui indiquer le chemin à suivre. Il s’est repéré grâce aux étoiles du barreau : Jacques Vergès, Thierry Lévy, Robert Badinter, Gisèle Halimi ou Jean-Marc Varaut dont il garde en tête la phrase : « Ma parole est à qui me la demande. » Huit ans après sa prestation de serment, Stéphane Babonneau se lance dans la course avec sa double casquette droit pénal-droit des affaires. Il monte boutique : « Les chiffres avec une histoire d’humain, ça me va. » Il se dit favorable à un traitement identique des mis en cause, peu importe qu’ils portent un col blanc ou bleu. Et reste peu convaincu par la prison comme seul remède à tous les problèmes sociaux : « Enfermer ensemble, dans des conditions déplorables, des personnes qui ont dévié et espérer ensuite qu'elles vont s'améliorer d'elles-mêmes relève de la pensée magique. » Pas l’idée du siècle donc. Arrive sur le tapis le sujet qui l’a rendu si célèbre ces derniers mois. On se demande toujours quelle sera sa grande affaire et si on saura la reconnaître, commence-t-il. Il n’a pas douté que le dossier Pélicot serait celui de sa vie. Ce procès n’est arrivé ni trop tôt ni trop tard, dans sa propre carrière ou dans la société, « mûre pour accueillir ce sujet ». Il a constaté « un alignement des planètes ». Pour lui, l’affaire Pélicot a intégré la culture populaire. Lui-même ne voit plus le musée d’Orsay de la même manière avec toutes ses statues de femmes endormies dans des positions suggestives. Et puis le procès : quatre mois à visionner des vidéos de viol donnent matière à réaliser le fossé qui sépare les hommes des femmes. « On n’imagine pas le dossier Pélicot à l’envers : une femme droguant pendant dix ans son mari pour l'offrir à d'autres femmes. » Pour se protéger de ces affaires sordides, il prend ses distances et ne tutoie jamais ses clients. Stéphane Babonneau avoue penser souvent à Maxime Tessier, l’avocat de Joël Le Scouarnec, qui a mis fin à ses jours. 

Trompe-l'œil 

Depuis qu’il a des enfants, il coupe davantage. Il évite d’ouvrir ses dossiers le week-end, sans y parvenir pendant les vacances. Ce n’est pas une corvée pour cet homme qui s’est trouvé une épouse avocate, ce qui apporte à son couple une « compréhension mutuelle des enjeux de cette profession ». Quand il ne travaille pas, il s’adonne à un passe-temps presque aussi exigeant que son métier : la pâtisserie. Il a investi dans un robot pour réaliser des « trompe-l’œil façon Cédric Grolet ». Il bouquine également, et relit les auteurs du XIXe siècle en amateur de comédie humaine qu’il est – Les Misérables ne sont pas complètement d’un autre temps. Le nôtre de temps l’inquiète à cause du manque de communication et du raidissement général observable dans la société. « Il y a une perte générale de capacité à dialoguer et à comprendre l'autre et la justice ne fait malheureusement pas exception à cette évolution. Une forme de méfiance réciproque s'est installée entre les différents intervenants de la chaîne judiciaire. C'est profondément regrettable. » Il garde espoir : « Même si l'actualité n'invite pas toujours à l'optimisme, je crois que la société aspire à s'améliorer. » On a envie de lui donner raison. Et de respirer la joie de vivre.

Anne-Laure Blouin