L’habitude de saisir les opportunités au vol confère à William O'Rorke, associé du cabinet ORWL, un parcours atypique et fulgurant. Portrait d’un avocat spécialisé blockchain.

Le café de l’hôtel Eldorado à Paris nous accueille pour un petit-déjeuner. Velours verts et crépitements dans la cheminée émaillent le récit de William O'Rorke, l’un des trois fondateurs d’ORWL, le cabinet-boutique consacré à la finance décentralisée et à la blockchain. Sans complexe et tout de go, William O'Rorke évoque sa nouvelle paternité qui « vient percuter ses plans ». Et nous confie volontiers que le droit « est un métier [qu’il n’a] pas forcément choisi, même si ça fait dix ans [qu’il ne fait] que ça ». Son récit décontenance parfois, tant il est loin de la planification de certaines carrières. « Je tente des trucs », commente-t-il. La simplicité de son ton, qui écarte toute esbroufe, invite à l’écoute. 

Cursus décentralisé

Son parcours, qu’il qualifie avec ironie « sous le signe de la cohérence », l’a entraîné bien loin de la France. Les anecdotes fusent au sujet de ses voyages post-bac, son « Erasmus home made ». Après un séjour en Turquie, il traverse la mer Noire pour arriver au port de Sotchi. De retour sur la terre ferme, il entraperçoit des panneaux en cyrillique, qu’il ne peut pas lire. Avec le calme qui le caractérise, il pose ce constat : « Ça va être compliqué cette semaine. » Pourtant, William O'Rorke persévère. On est en 2014. Il s’installe à Moscou et s’improvise vendeur dans un magasin de porcelaine. « Au moment opportun » pour « mettre la Russie derrière lui », une grande entreprise le rappelle à la mère patrie pour un stage. De retour en France, il pousse « par hasard » la porte de l’Inalco – Langues O’ pour ceux qui préfèrent l’ancien nom de l’Institut. Et décide alors de « sécher le barreau pour faire l’Inalco ». Cap sur des études de russe dans le 13e arrondissement de Paris. 

Dans sa bulle

Aux côtés de fans de Dostoïevski, celui qui se délecte pendant cinq ans tant du « sérieux et la rigueur [du cursus] » que du « bordel universitaire » affectionne la magnifique bibliothèque universitaire des langues et civilisations. La Bulac, à cette époque flambant neuve, offre un écrin épuré, calme et « ouvert à tous ». L’une de ses résolutions pour 2026 est d’ailleurs de s’y ressourcer une fois par semaine pour rédiger ou effectuer des recherches. Des années après, le 13e arrondissement reste le théâtre d’heureux hasards. Attablé avec sa compagne chez Trassoudaine dans le 13e justement, il aperçoit une pancarte immobilière pour un appartement. Le couple apprécie le quartier ainsi que « la vibe rock et conviviale » du restau. Qu’à cela ne tienne, ce dernier devient leur « nouveau QG » et l’appartement en question leur domicile. De quoi rassurer ceux qui en recherchent un sur le marché parisien. 

« Les rencontres en début de carrière, ça “drive” pour la suite » 

William O'Rorke tombe tôt dans les cryptos. Opposé à la surveillance de masse contre laquelle s’insurge Edward Snowden, il est épaté par le réseau Tor [acronyme de « The Onion Router », ndlr]. « La prouesse technique [qui est] d’élaborer des couches d’anonymisation pour communiquer à l’autre bout du monde sans pouvoir tracer d’où ça vient » le bluffe. En fac de droit, cette passion se concrétise en fin de master 1, lorsqu’il passe le barreau en 2013. Il ne sortira de l'Hedac que trois ans après, le temps d'accomplir ses étonnants voyages et d'apprendre le russe. ORWL voit le jour en 2018.

Depuis, les trois associés fondateurs d’ORWL interviennent auprès de « pure players » cryptos français ou américains, notamment ceux qui souhaitent établir « des ponts avec la finance traditionnelle ». William O'Rorke en particulier porte « un sujet cross-border avec l’Angleterre », une contrée où il se rend fréquemment. Plutôt que de s’implanter outre-Manche, il met tout en œuvre pour que les cabinets étrangers qui n’auraient pas de bureau parisien identifient ORWL comme un relais en France « à la Spitz Poulle Kannan », dont la pratique cible uniquement le droit bancaire et financier.

De pair à pair

Au quotidien, ce goût pour « les aspects techniques plus que pour les aspects juridiques » de son métier l’anime. Échanger avec des confrères, mais aussi avec des chercheurs ou encore des étudiants nourrit les réflexions de l’associé. Se tourner vers les autres relève d’un réflexe qui ne date pas d’hier. Alors qu’il était élève avocat en stage final chez Haas Avocats, il lui arrivait de déjeuner avec l’associé fondateur. Une proximité « impensable pour les autres stagiaires ». Une décennie plus tard, cette habitude perdure, tout comme les randonnées aux côtés de ses costagiaires. « Les rencontres en début de carrière, ça “drive” pour la suite. » Son souhait le plus cher ? Qu’ORWL embrasse ce modèle où « les anciens restent en contact », de la même manière qu’une école permet de rencontrer ses pairs.

Dans une spécialité où les technologies restent en mouvement, ORWL maintient cette approche systémique et tient à « participer à l’élaboration de la doctrine ». Lors des entretiens annuels, le secrétaire de l’Adan, le collectif qui fédère les acteurs du Web3 en France et en Europe, exhorte ses collaborateurs à écrire – « vous devez avoir plusieurs forces, devenir des producteurs, être des intellectuels humblement et à votre niveau » – et à se construire « une arborescence théorique sur laquelle raccrocher les problématiques ».

Du vice à la vertu

Pour cet avocat spécialisé, les cryptomonnaies reflètent « une tendance de fond » qui « va durer quarante ans avant d’évoluer », de la même manière que l’utilisation du Web dans les années quatre-vingt-dix n’est plus celle d’aujourd’hui. Si le marché des cryptos avançait auparavant en silo, il s’hybride de plus en plus avec le système bancaire traditionnel. En guise d’exemple, l’associé évoque la multiplication des stable coins. Ces cryptos dépendent de listes décentralisées (« distributed ledger technology »), mais s’adossent à la monnaie d’un pays et donc en épousent les restrictions. Cette démocratisation de stable coins relève selon lui d’un « hommage du vice à la vertu » ou encore un canal selon lequel « mes clients crypto anarchistes tentent de devenir banquiers. » Autant de virages que William O'Rorke saura négocier.

Alexandra Bui