Près de 150 entreprises demandent dans une lettre publique adressée le mardi 27 mai 2025 au Conseil européen, à la Commission et aux eurodéputés d’imposer une réduction de 90 % de ses émissions de carbone de l’Union européenne d’ici 2040, par rapport à 1990. « Une ambition minimale » selon les signataires.

« Finalement, le risque climatique est un risque économique et financier. » C’est ce que reconnaissent une centaine d’entreprises signataires d’une lettre réclamant à Bruxelles plus d’ambition en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. EDF, Ikea, Unilever ou Leroy Merlin… Elles sont près de 150 à exiger de l’Union européenne (UE) un objectif à 90 % de réduction des émissions de carbone d’ici 2040, par rapport à 1990. Soit 35 points de plus que l’objectif actuel (55 %). Un engagement que Bruxelles se voit bien respecter, au train où vont les choses. Ce mercredi 28 mai, la Commission a affirmé être en « bonne voie » vers la durabilité : elle planifie une baisse de 54 % pour 2030, à un cheveu, donc, de son objectif. L’UE estime qu'en 2023, ses émissions étaient inférieures de 37 % à celles de 1990, après une baisse significative de 8 % par rapport à 2022, et qu’elles baissent de manière constante depuis 1990. Des progrès imputables à la diminution de l'utilisation du charbon, à l’expansion des sources d'énergie renouvelables et à la réduction de la consommation d'énergie au sein de l’Union – quatrième émetteur de gaz à effet de serre en 2023, après la Chine, les États-Unis et l'Inde.

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Ces indicateurs, même au vert, ne suffisent plus aux acteurs économiques signataires de la lettre qui veulent « un objectif robuste, soutenu par un ensemble de politiques publiques intelligent, ambitieux et cohérent, [qui] décarbonera nos économies et stimulera l’innovation et les débouchés pour les entreprises de tous les secteurs ». Pour elles, ces « 90 % devraient être considérés comme une ambition minimale et non comme un plafond ». Selon Alan Jope, CEO d’Unilever, les entreprises se doivent d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. « Résoudre le problème du changement climatique exige un changement total du système, ce qui nécessite une collaboration entre la société civile, le monde des affaires et le secteur privé et les gouvernements », explique-t-il dans une vidéo diffusée par le Cambridge Institute for Sustainability Leadership (CISL, un institut d'impact au sein de l'université anglaise qui encourage le leadership à l'échelle mondiale pour transformer les économies au service des populations, de la nature et du climat). Le PDG du géant alimentaire attend des gouvernements qu’ils fixent « des objectifs révélés, régulent et prennent des mesures politiques strictes pour aider le système dans son intégralité à se mettre sur la voie vers le changement dont nous avons besoin ».

« Envoyer les bons signaux aux investisseurs afin de décarboner [leurs] opérations et [leurs] chaînes d’approvisionnement »

Au sujet de la missive envoyée à Bruxelles, Rebecca Marmot, directrice développement durable et affaires publiques du groupe, déclare dans un communiqué la nécessité d’un objectif fort « pour créer un cadre réglementaire prévisible ». Mais pas seulement. Il s’agit également d’« envoyer les bons signaux aux investisseurs afin de décarboner [leurs] opérations et [leurs] chaînes d’approvisionnement rapidement et à grande échelle ». Il n’y a plus de temps à perdre face aux différents sinistres qui pendent aux nez de l’humanité : événements climatiques extrêmes, pénuries d’énergie ou de matières premières, et en sus, volatilité des marchés mondiaux. Les signataires estiment qu’en relevant à 90 % l’objectif de réduction des GES à horizon 2040, l’Union organise à la fois sa résilience, sa sécurité énergétique et sa compétitivité. Une politique ambitieuse de transition énergétique constitue par ailleurs une corde à l’arc du Vieux Continent dans la guerre de l’influence. « Sans une stratégie de décarbonation ambitieuse et cohérente, l’Europe risque (…) de perdre son leadership climatique ». Et puis, sans elle, l’Union ne se montrera pas à la hauteur de ses objectifs économiques et sociaux.

Ambivalence

Une autre entreprise signataire et membre du CISL affichait dans un court rapport ses ambitions qui la « place à l'avant-garde du leadership climatique ». Les sociétés de la marque Ikea comptent devenir « positives en termes d'énergie » à court terme avec une réduction de moitié des émissions de GES de toute la chaîne de valeur Ikea d’ici 2030 par rapport à 2016, et l’atteinte du zéro émission au plus tard en 2050. L’enseigne nordique au chiffre d’affaires de 3,7 milliards d’euros pour 2024 a déboursé plus de 2,5 milliards d'euros dans des panneaux photovoltaïques sur les toits de ses magasins, usines et entrepôts. Positif, mais surprenant chez une firme dont le business modèle repose sur la consommation de 20 millions de mètres cubes de bois par an, soit 1 % des forêts abattues et un arbre coupé toutes les deux secondes, selon le documentaire coproduit par Disclose et Premières lignes et sorti en mars 2024, « Ikea, le seigneur des forêts », dans lequel témoigne Johan Stenebo, ancien assistant du fondateur du géant du mobilier en kit, Ingvar Kamprad. Dans son Rapport développement durable Ikea France 2024, l’entreprise explique que 52 % de son empreinte sur le climat provient de l’extraction et de la transformation des matières premières. Une empreinte qu’elle soutient avoir diminuée (de 9 %) en augmentant la part de l’utilisation de matériaux recyclés par rapport à 2016.

France à la traîne

Bruxelles tempère ses bons résultats en matière de réduction des GES : une partie des États membres restent à la traîne. À commencer par la France, pointée du doigt par le rapport de l'organisme Citepa. Les émissions de CO2 ont décru de 1,8 % seulement en 2024, alors qu'il faudrait une baisse de 5 % par an pour atteindre l’objectif de l’UE, et qu’elles avaient été réduites de 5,8 % en 2023. Cette année-là, l’Hexagone faisait partie des cinq principaux émetteurs de l’Union. Il partageait le podium avec l'Allemagne, la France, l'Italie, la Pologne et l'Espagne. Quoi qu’il en soit l’objectif de 90 % réclamé par les entreprises signataires de la lettre à Bruxelles coïncide avec une proposition formulée l’an dernier par la Commission. Une proposition restée lettre morte face à l’absence de position commune des 27. Certains considèrent un tel objectif inatteignable, notamment la France.

Anne-Laure Blouin