C’est l’un des deals les plus importants de l’année. Bouygues Telecom, Orange et Free ont annoncé leur intention de racheter SFR. L’opération doit encore franchir l'étape de l'examen des autorités de la concurrence, qui plancheront bientôt sur le dossier.
Rachat de SFR : comment Bouygues, Orange et Free tentent de convaincre le gendarme de la concurrence
20,3 milliards d’euros. C’est le montant de l’opération de rachat de SFR par ses concurrents Bouygues Telecom, Orange et Free. Les autorités de concurrence doivent donner leur feu vert à la réalisation de l’opération, dans les tuyaux depuis l’année dernière.
« Cette opération ne va pas de soi parce qu’il s’agit d’un rapprochement sur un marché déjà très concentré. Mais si nous avions déjà conclu que le passage de trois à quatre opérateurs sur le marché français était nécessairement anticoncurrentiel, nous l’aurions dit », prévient le président de l’Autorité de la concurrence, Benoît Cœuré, dans une interview accordée au Monde.
Bien au fait de ces difficultés, Bouygues et consorts redoublent d’efforts pour que la fusion puisse voir le jour. Dans un document remis aux élus du personnel consulté par L’Informé, les géants de la téléphonie mobile affirment que l’opération permettra d’accroître « des capacités d’investissement dans la résilience du très haut débit, la cybersécurité et l’innovation ». Les acquéreurs font valoir les effets positifs de l’opération sur les infrastructures stratégiques en France, dont les enjeux techniques, opérationnels et industriels seront mieux maîtrisés. Enfin, Bouygues Telecom, Orange et Free assurent que le rapprochement avec SFR sera profitable aux utilisateurs finaux, offrant un « cadre conciliant pression concurrentielle, qualité de service, capacité d’innovation et financement durable ».
Pouvoir d'achat, entente, « gun jumping » : les lignes rouges du régulateur
Les gains d’efficacité mis en avant par Bouygues et consorts doivent encore être démontrés, prévient Benoît Cœuré : « [Bouygues, Orange et Free] devront montrer que ces bénéfices sont spécifiques à l’opération, qu’ils sont vérifiables et, si possible, quantifiables et qu’ils sont en partie transmis aux consommateurs. Ce n’est pas à nous d’essayer de deviner ce qu’ils ont en tête. Et nous regarderons ça de manière très rigoureuse. La conclusion ne va pas de soi », conclut le patron de l’Autorité de la concurrence
Comme à son habitude, l’Autorité de la concurrence entend protéger le porte-monnaie des Français : « Nous resterons très attentifs au pouvoir d’achat. Il est impossible d’expliquer aux Français que l’on va encourager des opérations qui vont rendre difficiles leurs fins de mois », avertit Benoît Cœuré.
Les autorités de concurrence redoutent en outre le « gun jumping » de la part des repreneurs. Autrement dit, elles craignent que Bouygues Telecom, Orange et Free ne s’immiscent un peu trop tôt dans les affaires de SFR. Le propriétaire d’Altice est d’ailleurs un habitué de la pratique : le groupe de Patrick Drahi a déjà écopé à deux reprises de sanctions, de respectivement 80 et 125 millions d’euros, pour des faits de gun jumping en 2016 lors de l’absorption de Virgin Mobile par SFR et en 2018 lors de la prise de contrôle de Portugal Telecom.
Autre crainte des gendarmes de la concurrence : l’entente. Du fait de sa situation oligopolistique, le marché des télécoms est particulièrement enclin à ce genre de pratique. Orange, SFR et Bouygues ont d’ailleurs été épinglés par l’Autorité de la concurrence en 2005. Le montant de l’amende s’élevait à 534 millions d’euros, rappelle Benoît Cœuré. Sur ce point, Bouygues, Orange et Free ont tout prévu : chaque entreprise a constitué une « clean team ». Comprendre : « Des salariés qui exercent des fonctions garantissant leur absence d’implication directe dans les activités opérationnelles et commerciales courantes. » Ces derniers « s’engagent individuellement à ne pas partager les informations concernées en dehors du cercle ». Gage de l’efficacité de la pratique, Orange a déjà fait usage de la méthode lors de précédents rachats en Belgique et en Espagne.
Quid de la période de transition pendant laquelle Bouygues, Orange et Free se partageront la clientèle de SFR ?
Le directeur général de Free, Nicolas Thomas, a assuré que la nouvelle société serait pilotée par un « dirigeant indépendant, qui ne peut pas être l’un des membres des trois opérateurs télécoms ». D’après les documents consultés par L’Informé, le dirigeant sera doté « d’une expertise reconnue dans le secteur des télécommunications et dans la gestion de situation de transition ou de carve-out ». Ce dirigeant indépendant sera le garant du bon déroulement de cette période transitoire, du suivi de l’activité quotidienne au respect du cadre de gouvernance en passant par la confidentialité des informations. Et ne pourra recevoir aucune instruction opérationnelle de la part des acquéreurs. « Les trois opérateurs siégeront au conseil de surveillance de ce nouveau SFR, mais ne pourront pas s’immiscer dans les choix stratégiques. »
Une décision attendue entre Paris et Bruxelles
Ces précautions rassureront-elles l’antitrust français ? Ce dernier pourrait imposer des mesures correctrices afin de rééquilibrer le jeu de la concurrence dans le secteur des télécoms rappelle L’Informé.
Tandis que le rachat de SFR par Bouygues Télécom et Orange relève de l’Autorité de la concurrence française, Iliad – la maison mère de Free – doit notifier l’opération à la Commission européenne compte tenu du poids de ses ventes en Europe. « Une fois les dossiers reçus, l’Autorité de la concurrence et la Commission décideront qui est la mieux placée pour instruire le dossier. Nous avons tous à cœur que ça aille le plus vite possible pour qu’on puisse commencer à travailler, encore faut-il que les opérateurs enclenchent formellement les procédures aboutissant à un guichet unique pour l’examen de cette affaire », rapporte Benoît Cœuré. Quoi qu’il en soit, la coordination entre les deux institutions sera de mise assure le président de l’antitrust français.
Ilona Petit