La maternité chez les avocates a fait couler beaucoup d’encre ces dernières années dans la presse et au sein des institutions représentatives des robes noires. Les femmes de la profession élèvent la voix contre les préjugés de leur milieu qui conjugue souvent grossesse avec incompétence et périssabilité.

Le nombre de cabinets qui demandent à leurs collaborateurs de rendre leurs badges et de vider leur bureau quand ils partent en congé maternité ou parentalité n’a rien d’anecdotique. Lorsqu’on aborde le sujet avec un membre de la profession, il arrive bien souvent qu’il évoque deux ou trois noms de femmes "passées par là", comme si c’était monnaie courante. Il y a eu les articles de Libération sur les condamnations d’EY Société d’Avocats pour discrimination d’avocates à leur retour de congé maternité. Les victimes étaient deux avocates fiscalistes dont on aurait conseillé à l’une de faire un "bébé d’été" pour pouvoir participer à la saison fiscale. Il y a eu l’affaire, en 2016, concernant une avocate d’Allen & Overy, mère de trois enfants, mise à la porte avec l’assentiment du Conseil de l’Ordre qui admettait toutefois le manque de délicatesse et de confraternité. Il y a eu le cas d’Alix Portet-Lasserre, avocate bordelaise licenciée à six mois et demi de sa grossesse qualifiée de "stratégique" par ses associés parce qu’ils avaient eu vent de ses envies de quitter la région dans laquelle elle vivait alors. La cour d’appel de Bordeaux avait reconnu la discrimination le 12 mars 2021. À l’époque, l’Union des jeunes avocats, dont l’intéressée fut présidente, espérait que cette décision "[permette] une libération de la parole sur les dérives pouvant être constatées". Quatre ans plus tard, Séverine Risser, ancienne vice-présidente de l’UJA (Union des jeunes avocats) de Paris et longtemps responsable de la Commission égalité, estime que davantage de personnes parlent aujourd’hui, que ce soit sous forme d’échanges informels au cours de petits déjeuners ou d’apéros de l’organisation ou devant la Commission égalité. Point positif : le niveau de défiance envers les institutions et l’Ordre des avocats aurait baissé. Toutefois, le sujet reste d’actualité. Dans le cours sur les discriminations et le harcèlement dans la profession mis en place à l’École de formation professionnelle des barreaux du ressort de la cour d’appel de Paris (EFB) depuis quelques années, 70 % des questions auraient trait à la grossesse, et désormais quelques-unes portent sur la monoparentalité.

"61,5 % des collaborateurs sondés ont été victimes de harcèlement ou de discrimination en lien avec la grossesse"


Selon le sondage de la Commission harcèlement et discrimination du barreau de Paris (Comhadis) de 2022, le second motif de discrimination évoqué par les répondants réside dans la grossesse (31 % contre 40 % pour l’identité de genre). Selon l’étude, 61,5 % des collaborateurs sondés ont été victimes de harcèlement ou de discrimination en lien avec la grossesse. Selon l’enquête sur la discrimination du Conseil national des barreaux de septembre 2022, la discrimination pour cause de grossesse frappe davantage en province (36 %) qu’à Paris (18 %). Pour l’avocate Sabrina Kemel, contactée un an avant son élection au Conseil de l’Ordre du barreau de Paris en décembre 2024, c’est un vrai problème. "J’ai déjà fait des posts sur le sujet et j’en parle assez librement. Beaucoup de femmes me disent qu’elles ont peur de se faire virer. Et je leur dis : 'Il ne faut pas que la peur s’invite à votre table !'" Si l’on écarte l’insécurité liée à sa place dans le cabinet, reste le plafond de verre solidement fixé au-dessus de la tête de la gent féminine. Un chasseur de têtes a un jour dit à une avocate contactée : "Vous avez trois enfants, il faut lever le pied. Vous n’allez pas y parvenir. Orientez-vous vers l’entreprise." Elle est devenue depuis associée en immobilier au sein d’un cabinet international de ­premier plan à Paris, Taylor Wessing.  


Si pour Sabrina Kemel, associée chez FTMS et mère de deux enfants de 5 et 6 ans, la maternité s’est bien déroulée – l’annonce de sa première grossesse a tiré quelques larmes à son équipe –, elle a bien conscience des difficultés que rencontrent certaines collaboratrices. "Il faut s’imposer, si on ne s’impose pas, on nous 'bouffe'." Imposer sa grossesse et surtout imposer ses droits. Libérale, la profession offre en théorie à ses membres le luxe de gérer leur emploi du temps à leur guise. En réalité, le statut se situe à la frontière entre le libéral et le salarié. "Un statut hybride si l’on ne sait pas le maîtriser et si l’on est mal entouré au cabinet." Sabrina Kemel encourage les jeunes mères avocates : "Si vous commencez à demander l’autorisation pour aller chez le dentiste, vous vous comportez comme un salarié. Bien entendu, il faut prévenir car il y a une organisation du travail à adopter mais il faut aussi toujours se souvenir que nous ne sommes pas salariées". L’avocate explique que, parfois, il est nécessaire de poser une demi-journée pour aller à un rendez-vous médical, ce qu’elle trouve anormal dès lors que les avocats travaillent souvent tard le soir, parfois le week-end. "Tout est une question de confiance, c’est le socle." Et d’ajouter : "La maternité, c’est dans la même veine. Il y a des associés qui souhaitent que vous travailliez pendant votre congé maternité, et à votre retour, ils vous mettent au placard si vous n’avez pas su le faire." Pour sa part, elle a souhaité continuer à suivre ses dossiers, "mais c’était mon choix et on ne m’a rien demandé ni imposé". Selon elle, "dès lors qu’on est face à un collaborateur qui bosse et qui est investi, on doit lui faire confiance et le laisser gérer, autant que faire se peut, son organisation de travail". Dans la pratique, certains associés surveillent de près les consœurs de retour de congé ­maternité pour vérifier leur taux d’engagement.


Cacher son ventre

Au cours de sa carrière, Sabrina Kemel a décelé plusieurs fois chez certains la croyance d’une incompatibilité entre le statut d’avocat et celui de mère. "Certains pensent que les femmes qui ont des enfants doivent 'assumer leur choix', ça me fait bondir, s’indigne-t-elle. Mais heureusement, tous ne pensent pas de la sorte, loin s’en faut." Ce postulat fait écho à l’analyse de Morgane Dion. L’auteur de l’ouvrage Les gentilles filles ne réussissent pas (éditions Eyrolles) décrypte la vie professionnelle des femmes et notamment de la génération 1946-1965, première à compter des working-girls perchées sur le haut de l’échelle de la direction des entreprises : "Elles ont été obligées de cacher leurs difficultés à conserver un équilibre socioprofessionnel, elles manquaient souvent de modèles féminins et insistaient rarement pour que les conjoints soient des parents actifs au sein du foyer. Elles avaient voulu pénétrer ce marché du travail si masculin et hermétique, elles y étaient parvenues, qu’elles assument et en silence, voilà qu’elle était la pensée générale." Une avocate interrogée explique : "On se met beaucoup la pression en tant qu’avocate et en tant que femme." Les femmes de la profession intériorisent certains préjugés, comme celui selon lequel les clients sont davantage rassurés en présence d’un avocat de sexe masculin. "On a presque honte d’être enceinte", lâche-t-elle. Certaines se sont vu demander de taire leur grossesse auprès de la clientèle pour ne pas l’inquiéter.

Dans son roman La Petite Menteuse, inspiré de faits réels et de sa connaissance du milieu, la journaliste Pascale Robert-Diard prête à l’avocate, personnage principal, la pensée suivante : "À mon époque, on rentrait son ventre pour cacher sa grossesse." Cacher son ventre, et cacher qu’on s’occupe de ses enfants. "J’ai des amies (collaboratrices ou associées) qui disent qu’elles partent en rendez-vous client alors qu’elles vont chercher leurs enfants ou les emmènent à une visite médicale, raconte Sabrina Kemel. Ce n’est pas le bon exemple à montrer pour faire évoluer les mentalités." Et d’expliquer : "Dans mon agenda, j’ai même choisi de mettre les 'sorties scolaires' lorsque j’en fais une ou 'déjeuner enfants' car je veux que les collaborateurs et collaboratrices qui m’entourent se sentent à l’aise avec ça et ne s’en cachent pas." Même si elle admet la difficulté à dépasser sa culpabilité et la peur du qu’en-dira-t-on, ayant dû elle-même souvent s’éclipser à 16h pour emmener chez le pédiatre ses enfants constamment malades. Il faut dire que les rendez-vous médicaux sont légion, avant ou après la naissance. Certains avocats collaborateurs s’y rendent la boule au ventre selon l’UJA.


"Je comprends que des consœurs lâchent" 

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Une managing partner d’un grand cabinet américain nous rappelle que la profession perd beaucoup d’avocates à partir de la trentaine. Soit par anticipation de la maternité – elles se disent que ce projet sera nécessairement incompatible avec leur vie professionnelle –, soit après la naissance du premier enfant, parce qu’il devient trop compliqué de s’organiser. Cette mère de trois enfants et associée depuis plusieurs années prêche la bonne parole : les femmes ne devraient pas se poser la question de la comptabilité d’un enfant avec le métier. Sa génération n’avait pas de modèle, il faut en donner aux jeunes avocates. Elle rejoint Jean-Julien Lemonnier, associé chez Stephenson Harwood, sur la place à accorder au père : "La problématique ne se limite pas à la profession d’avocat, mais touche tous les hommes. Il faut changer les mentalités, qui sont déjà en train d’évoluer."


Pour Sabrina Kemel, il faut "une souplesse dans l’organisation, de la transparence et, surtout, briser ce plafond de verre qui est de penser qu’on ne peut pas prendre du temps pour son enfant, et qu’en face la réaction serait toujours négative. Ce n’est pas le cas. Et la compétence n’a pas de sexe et se fiche de la parentalité. Quand on est bon, on est bon et quand on est bosseur, on le reste, enfants ou non". Cette avocate, devenue associée du cabinet, peu de temps après avoir eu ses deux enfants, a bien connu les nuits sans sommeil. Avec une seconde grossesse compliquée, allier travail et enfants était très dur. "Je comprends que des consœurs lâchent même si je ne suis pas certaine que cela soit plus facile en entreprise ! J’arrivais au bureau épuisée et je partais le soir en courant en sachant que la nuit allait être horrible. Le manque de sommeil c’est le plus dur mais la magie de la vie fait que l’on finit par oublier même si ce n’est pas toujours facile aujourd’hui, les enfants demandant plus d’attention et de présence que lorsqu’ils étaient bébés ! En tout cas, ce qui ne m’a pas quittée et qui m’habite c’est la passion du métier et c’est aussi sans doute ce qui m’a permis de tenir !"

"Mener de front une grossesse et ce métier n’est pas évident, mais c’est aussi notre choix. On est en libéral"

Horaires aménagés
Heureusement, il y a des cas où tomber enceinte ne mine pas sa carrière. Pour Marie, une avocate exerçant au sein d’une petite structure, la petite trentaine et deux enfants – son prénom a été changé –, tout dépend de l’entourage. Elle raconte qu’à l’annonce de sa première grossesse, l’associé avec qui elle travaille s’est organisé pour que cette grossesse ne soit pas un frein au développement de son activité. Il a recruté une autre avocate pour anticiper l’absence de sa collaboratrice. L’équipe a adapté son fonctionnement pour que Marie puisse, pendant sa grossesse, prendre le métro en décalé et éviter les heures de pointe en démarrant sa journée chez elle. Autre effort de ses collègues : ils ont limité les réunions après 18h. Toutefois, il arrive à Marie, quand elle quitte tôt le bureau pour assumer son rôle de mère, de ressentir le "FoMO" (Fear of Missing Out, ou la peur de rater quelque chose). C’est le sort des jeunes mères contraintes par les charges familiales de quitter le bureau : elles se sentent parfois peu coupées de la vie sociale. Ou ont l’impression, de manière générale, de manquer de temps à consacrer à leurs dossiers, notamment le week-end.

Pour ces mères avocates, il est primordial de discuter de la façon dont leur congé maternité va être appréhendé. Ont-elles besoin d’une coupure nette et d’une totale déconnexion ? Au contraire, doivent-elles, pour leur bien-être, suivre leurs dossiers pendant leurs congés ? Ou doivent-elles envisager un entre-deux : suivre l’avancée de leurs projets mais sans y participer ? Elles sont quelques-unes à dire qu’elles auraient préféré travailler pendant leur congé maternité pour faire autre chose que s’occuper d’un nouveau-né. Un autre tabou de la maternité que celui de trouver difficile le fait de rester enfermée à la maison avec son enfant, avant de reprendre le cours de sa vie. Natasha Tardif, managing partner du bureau parisien de Reed Smith, affirmait d’ailleurs : "Pour l’avoir vécu à deux reprises, je suis sociable, j’aime le contact et mon travail, mais j’ai eu besoin de me réadapter" après avoir été "coupée du monde social, dans un cocon".

Cosima Ouhioun, associée chez Log Avocats, elle, a repris le travail alors que ses jumelles n’avaient qu’un mois et demi. Sa nounou lui a claqué dans les doigts la veille de la reprise. "J’ai trouvé une remplaçante en urgence en activant mon réseau d’amis." Pas idéal comme remise en selle quand on culpabilise de confier ses nouveau-nés à moins de 2 mois. "Ce n’est pas comme ça que ça se passe hors du monde des avocats." La fin de sa grossesse n’a pas été facile pour celle qui plaidait aux assises toute la semaine, essoufflée par son état. Elle a fini par passer la main à sa collaboratrice qui a fait son baptême de cour d’assises, une semaine avant la naissance de ses jumelles. Quelques jours après son accouchement, en pleine canicule, elle décrochait son téléphone pour parler d’un dossier au procureur. Elle ignore encore s’il l’a crue quand elle lui a dit qu’elle était à la maternité. "Mener de front une grossesse et ce métier n’est pas évident, mais c’est aussi notre choix. On est en libéral." Pour les avocates à leur compte, dépourvues d’équipe et de relais, c’est encore une autre histoire. Selon Chloé Parez, qui s’exprimait dans un post LinkedIn le 3 décembre 2024, elles "s’épuisent à maintenir leur cabinet à flot avant, pendant et après le tsunami de la maternité". La jeune femme enceinte de son deuxième enfant raconte avoir rouvert son ordinateur trois semaines après son premier accouchement en 2021 "comme après des vacances en août… mais sans le teint hâlé, et avec une dépression post-partum en plus".
La profession semble subir de plein fouet le désir des jeunes avocats d’atteindre l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, comme partout ailleurs. Un désir attisé par la pandémie de Covid. Séverine Risser soutient rencontrer aujourd’hui davantage de collaborateurs qui vont chercher leurs enfants le soir, prenant ainsi le contrepied de nombreux parents qui emploient des nounous pour pouvoir effectuer les horaires de bureau classiques de la profession. Cela leur vaut parfois des remarques, notamment quand ils ne sont pas disponibles pour les réunions de fin de journée, qui tombent souvent sur le "temps des enfants". L’intégration de la parentalité dans la vie du cabinet, voilà ce qui est en train de changer dans la galaxie des avocats.

Anne-Laure Blouin

 

Illustration : Valentine Schimpff x Anne-Laure Blouin