Ouverture de crèches, règles de priorité dans les tribunaux, fonds de solidarité pour les plus fragiles, congés allongés… Barreaux et cabinets proposent à leurs avocats des mesures d’accompagnement renforcées pour cet aspect de leur vie, signe que la bascule des mentalités est en train de s’opérer.

"C’est compliqué de combiner le métier d’avocat avec une vie de famille." Une phrase récurrente dans une profession que plus de 20 % de ses jeunes membres envisagent de quitter. Dans le petit milieu des 75 000 avocats de France, le sujet de la parentalité – et plus seulement de la maternité – perce depuis quelques années. Alors, les institutions représentatives de la profession et des cabinets agissent. À Paris, le 30 septembre 2024, la Maison des avocats a inauguré une salle d’allaitement, ouverte du lundi au vendredi de 8h à 20h et équipée d’un "fauteuil cocon d’allaitement", d’un frigidaire et d’une table pouvant accueillir les tire-lait. Si cette bulle installée près du nouveau tribunal dans le 17e ne peut pas répondre aux besoins générés par le petit millier de naissances par an dans la profession – 908 congés maternité recensés par le Service de l’administration des cabinets d’avocats empêchés d’exercer (SACAEE) en 2022 –, elle symbolise les avancées en la matière, et ce, pour "toutes les consœurs qui allaient se cacher dans les toilettes du Palais", et ouvre la voie à de futures installations. Pour Lise Le Borgne, membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris, la présence dans l’institution d’une vice-bâtonnière pénaliste, et mère de deux enfants en bas âge, et de deux membres du conseil enceintes en 2024 a permis la représentation des jeunes parents au sein de l’ordre. C’est en tout cas ce sur quoi communique le duo Pierre Hoffman-Vanessa Bousardo, bâtonnier et vice-bâtonnière, qui a placé la parentalité au cœur de son mandat et pour qui l’année 2024 a été marquée par de nombreux votes sur le sujet, décrypte Lise Le Borgne.


Malaise au tribunal
Le 9 juillet dernier, le Conseil de l’Ordre du barreau de Paris a voté la création d’un nouveau service "Secours Diligences" pour des avocates et des avocats empêchés temporairement d’exercer, notamment à cause de problématiques liées à la maternité ou à la parentalité, en phase de test entre septembre et décembre, explique Lise Le Borgne, très active sur le sujet. L’Ordre offre à ces jeunes parents un relais pour réaliser gratuitement certains actes à leur place, par exemple un appel au pénal, une demande de renvoi ou une audience de procédure. L’avocate indique également qu’une délibération a été prise en mai dernier en vue de conclure une charte avec les juridictions parisiennes pour favoriser les renvois d’audience demandés par des consœurs enceintes, des consœurs et des confrères en congé parentalité ou maladie ne pouvant plus, pour ces différentes raisons, continuer leur travail. Une charte non contraignante, "les juridictions ont aussi leurs calendriers et leurs propres difficultés". La décision tombe juste après l’histoire, largement relayée dans la presse généraliste, d’une avocate enceinte de huit mois prise d’un malaise et qui a perdu les eaux en plein tribunal alors que le juge avait décidé de refuser le renvoi de son affaire. Autre problématique propre aux avocates plaidantes : les heures d’attente avant de passer devant les magistrats sur les assises souvent inconfortables des tribunaux d’antan. Le barreau de Lyon a inscrit en mars 2024 dans son règlement intérieur la priorité aux femmes enceintes lors des audiences, "quel que soit leur stade de grossesse", précise l’article LY 3.2.1.5. C’est le cas également pour les barreaux de Saint-Étienne et d’Angers. Pour d’aucuns, il est navrant de devoir mettre noir sur blanc une règle qui relève du savoir-vivre.


Une première pierre à l’édifice
Les barreaux français engagent également des réflexions sur les modes de garde. Au sein du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris, on se penche sur le sujet depuis au moins six ans, selon Laëtitia Marchand, l’une de ses membres jusqu’à 2024. "On a mis en place des partenariats pour des solutions de garde, mais la question de la crèche revient toujours." Les avocats sont loin d’être prioritaires dans les crèches municipales et les frais de garde ne rentrent pas dans la case des charges déductibles. Le Conseil de l’Ordre parisien fait du lobbying auprès du gouvernement depuis plusieurs années pour obtenir un montant de chèque Emploi Service Universel (Cesu) de 12 000 euros par an – contre 2 301 euros par an –, à la hauteur des besoins des avocats. Le barreau de Paris sonde régulièrement ses membres. En 2023, il comptait 2 719 enfants d’avocats de moins de 3 ans, et 219 robes noires toujours en peine de mode de garde. Les avocats réclament par ailleurs des horaires atypiques allant au-delà de 19h30. Le bâtonnier Pierre Hoffman et la vice-bâtonnière Vanessa Bousardo ont lancé une enquête en mars 2024 sur l’opportunité de porter un projet de création d’un ou de plusieurs établissement(s) d’accueil du jeune enfant (EAJE). À l’instar de la salle d’allaitement, une seule crèche ne suffirait pas pour l’ensemble du barreau parisien. "Il en faudrait 90 quand une suffit à Bordeaux", analyse Lise Le Borgne, mais ce serait "une première pierre à l’édifice".


D’où l’initiative de deux autres membres du Conseil de l’Ordre – Renaud Semerdjian et Delphine Boesel – de lancer un fonds de solidarité à destination des jeunes parents. Il viendrait soutenir des parents non bénéficiaires de la crèche de l’Ordre et dont la progéniture n’a pas encore atteint les 12 mois, sous condition de ressources. L’idée ne surgit pas de nulle part : parmi les avocats en difficulté financière qui contactent le service économique et social de l’Ordre du barreau de Paris, on trouve majoritairement des consœurs enceintes et des jeunes parents, indique Laëtitia Marchand. Mise de départ : 50 000 euros. Le budget sera révisé annuellement et devra permettre de fournir une aide sur mesure, notamment dans les cas d’extrême urgence, quand les huissiers sont déjà à la porte d’avocats mis dans l’incapacité de régler leur loyer. De surcroît, les intéressés ignorent souvent les aides auxquelles ils peuvent prétendre, comme les 1 200 euros versés sans conditions financières aux avocates à leur compte et en congé maternité.

"Tous les avocats ayant bénéficié de la semaine parentale de quatre jours en ont profité à 100 %"

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Le sujet ne se cantonne pas à l’intérieur des frontières franciliennes. Au début de l’année 2024, le barreau bordelais a mis en place sa propre crèche sous l’impulsion de la bâtonnière Christine Maze, qui a pris acte du départ de 20 % des avocats avant dix ans d’exercice pour des raisons d’incompatibilité avec la vie familiale selon les chiffres d’une enquête du CNB datant de 2017. Contactés, les responsables de la crèche ont indiqué accueillir quotidiennement 13 à 14 enfants, et 25 au total depuis l’ouverture de la structure en janvier 2024. Ouvert de 8h à 20h, l’établissement offre une "grande flexibilité aux parents" et présente l’avantage de se situer au cœur de la zone judiciaire de la ville. "Cependant, la question de l’accès à un mode de garde en crèche pour les consœurs et les confrères résidant en dehors du centre de Bordeaux reste un enjeu majeur", nuance le barreau ­bordelais. L’institution planche sur le sujet. Son homologue marseillais avait déjà inauguré la sienne en décembre 2020.


Avantage concurrentiel
Quelques cabinets prennent eux aussi à bras le corps le sujet de la parentalité. À l’image de KPMG Avocats qui a mis en place la "semaine de quatre jours parentale" pour permettre aux jeunes parents de "s’occuper de leur enfant, de créer un lien fort durant ces premiers mois et de s’adapter à leur nouveau rythme de vie", rapporte Cyril Livemont, directeur des ressources humaines KPMG Avocats & KPMG GCMS. Les avocats du Big Four, tous statuts confondus, peuvent bénéficier d’un temps partiel à 80 % payé à 100 % pendant une durée maximale de six mois. Seule condition : avoir une année d’ancienneté. Selon Cyril Livemont, une vingtaine d’avocats ont recouru à ce dispositif depuis sa mise en place en octobre 2022, dans toute la France. Deux tiers d’entre eux étaient des femmes. "Tous les avocats ayant bénéficié de cette mesure en ont profité à 100 %", affirme-t-il. Contrairement à certains autres métiers du Big Four dont une minorité a décidé de fractionner cette période en deux "soit pour l’adapter à leur charge de travail, soit pour tester le dispositif avant d’en profiter pleinement". Le cabinet de La Défense a pu constater lors d’entretiens avec des candidats que la semaine parentale constituait un atout employeur : "Un avantage vraiment différenciant sur le marché et déterminant au moment de leur ­décision de choisir notre cabinet."

"Certaines jeunes mamans se cachaient derrière leur ordinateur pour tirer leur lait"


Même chose chez McDermott Will & Emery où l’on a rallongé la durée des congés de 25 %, pour les mères comme pour les pères. Ce qui porte le temps de pause professionnelle à vingt semaines pour les femmes et cinq semaines pour les hommes. C’est un moyen pour la firme américaine de retenir ces jeunes femmes qui quittent la profession après la naissance du premier enfant, parce qu’il devient trop compliqué de s’organiser, ou parce qu’elles anticipent leur maternité, et de leur donner la possibilité de combiner carrière et vie de famille. En 2015, Linda Doyle, avocate associée et general counsel du bureau de Chicago du cabinet, avait déclaré dans le Crain’s Chicago Business que le temps libre accordé pour s’adapter à la parentalité ne devait pas ­profiter uniquement aux femmes. 


Cachette derrière l’ordinateur
Le cabinet a également conceptualisé le retour au bureau des jeunes mères. Il a fait accrocher des rideaux opaques dans les bureaux vitrés pour l’allaitement et fait installer des petits frigos pour stocker le lait. Loin d’être symbolique, ce type de démarches soulage les jeunes mères qui doivent trouver des cachettes pour tirer leur lait, dans les toilettes ou derrière leur ordinateur par exemple. Un sondage mené par la plateforme d’aide à l’allaitement Vanilla Milk en septembre 2023 indique que 69 % des 865 personnes interrogées ont admis de ne pas avoir pu tirer leur lait dans de bonnes conditions. Le profil salarié des répondants n’empêche pas la transposition de cette réalité aux avocates, que la profession rappelle souvent tôt au bureau. Le cabinet McDermott Will & Emery offre encore aux mères de reprendre au 4/5e ou bien un accompagnement pour celles qui voudraient reprendre à 100 %. Notamment grâce à un coaching pour se mouvoir dans l’environnement du private equity et des transactions, avec des intervenants qui parlent de confiance en soi pour convaincre les femmes qu’elles peuvent "gérer" leur maternité.


Service d’expédition de lait maternel
Les Américains semblent plus avancés que les Français dans le domaine. Un autre cabinet d’outre-Atlantique, Reed Smith, a développé un large programme axé sur l’épanouissement des femmes : WINRS (Women’s Initiative Network of Reed Smith), qui inclut un volet "Returning to Work" pour les avocats qui reprennent le travail après une longue absence, un congé parental par exemple. Ces derniers ont droit à seize semaines de réduction des heures de travail avec un salaire de base complet ou des indemnités, le tout en étant accompagné d’un "agent de liaison" qui coordonne le retour au bureau, nous explique Natasha Tardif, managing partner du bureau de Paris, qui se souvient qu’elle-même avait eu "besoin de se réadapter" à l’issue de ses congés maternité, après avoir cette période de rupture avec la vie active. Elle évoque aussi le temps d’adaptation incompressible pour "retrouver ses automatismes dans un environnement exigeant". Pour ça aussi, la firme a une solution : la reprise du travail avec un objectif à atteindre inférieur de moitié à celui antérieur au congé, et qui remonte progressivement. "Ce qui n’empêche pas d’être plus actif. Le but ce n’est pas de mettre un frein, mais de baisser la pression", indique l’avocate franco-britannique. Et peut-être d’accompagner les femmes exposées au "baby brain" (ou "mommy brain"), ces pertes de mémoire et autres changements liés à la grossesse, et encore mal connus de la science, comme l’a récemment montré une étude de septembre 2024 basée sur 26 IRM d’une chercheuse avant, pendant et après sa grossesse. Bref, la firme a un programme pour tout : Mindful Return, un cursus en ligne pour les femmes qui reviennent d’un congé de maternité, et, à l’instar de Mcdermot Will & Emery, MilkStork, un service d’expédition de lait maternel à destination des femmes actives en voyage d’affaires (disponible pour les bureaux américains). Un autre moyen de ne pas couper les ailes des avocates.

Anne-Laure Blouin

 

Illustration générée en partie par l'intelligence artificielle