Depuis 2018, Olivia Feyel pilote la direction juridique de Hiscox en France, groupe d’assurance international à l’ADN britannique. Créée ex nihilo à son arrivée, cette direction juridique structure aujourd’hui des enjeux transverses de conformité, de distribution, de réglementation et de transformation numérique. Rencontre avec une ancienne avocate devenue « risk champion ».

Décideurs Juridiques. Olivia Feyel, vous avez rejoint Hiscox en France en août 2018, dans un contexte de grandes mutations réglementaires. Comment s’est passée votre prise de poste ?

Olivia Feyel. Le timing était intense. Je suis arrivée à un moment clé, marqué par le Brexit, la transposition du RGPD et l’entrée en application de la directive sur la distribution d’assurances. La direction juridique n’existait pas en tant que telle à l’époque. Mon recrutement en a été l’acte fondateur et le point de départ de la création d’une fonction juridique plus proactive, stratégique et intégrée permettant de soutenir le développement de l’entreprise dans un contexte d’inflation réglementaire. Il a fallu structurer, hiérarchiser les tâches, faire face à un volume considérable de mises en conformité, sur le plan tant réglementaire que contractuel. J’ai commencé seule, puis j’ai progressivement ­constitué une équipe.

Votre groupe préexistait en France. Quels étaient les enjeux liés au Brexit ?

Notre siège social est au Luxembourg, et la France fait partie des succursales créées pour maintenir une activité post-Brexit. Nous distribuions déjà des produits sur le marché français, mais il a fallu tout sécuriser juridiquement : déclarations auprès de l’ACPR, mise à jour des conventions de courtage, adaptation des contrats. J’ai principalement travaillé sur la migration des portefeuilles et l’adaptation aux nouvelles réglementations.

Quels types de produits distribuez-vous aujourd’hui ?

En tant qu’assureur spécialiste, nous opérons sur deux lignes principales. D’une part, une activité haut de gamme en assurance de patrimoine (œuvres d’art, voitures de collection, bijoux, immobilier de prestige…), destinée à une clientèle privée ou institutionnelle. D’autre part, une activité plus technique destinée à la couverture de risques professionnels spécifiques dans des secteurs divers : médias, tech, tourisme, sécurité, etc. Nous sommes également pionnier et leader mondial innovant dans la réponse à incident depuis cinquante ans.

Votre direction juridique couvre aujourd’hui un spectre très large. Comment l’avez-vous organisée ?

Nous sommes une équipe de quatre personnes, aux profils complémentaires. Je suis la seule juriste au sens strict, mais je travaille avec des collaborateurs qui gèrent notamment les réclamations des clients, la supervision des audits de nos délégataires et la conformité réglementaire. J’assure également un lien fonctionnel étroit avec les équipes européennes de risk et de compliance, en tant que risk champion. C’est une casquette récente, mais qui correspond bien à l’évolution du rôle de la direction juridique.

Comment voyez-vous cette évolution du rôle juridique dans l’entreprise ?

De plus en plus, on attend de la direction juridique qu’elle ne soit pas simplement réactive, mais pleinement intégrée à la stratégie d’entreprise. Nous devons sortir d’une posture purement technique pour endosser un rôle de partenaire stratégique. Cela passe par une autre manière de communiquer dans l’entreprise, la promotion d’une culture qui encourage et valorise la gestion des risques et la conformité, la participation à des groupes de travail stratégiques (data, IA, pricing…). À la fin, il s’agit de donner la confiance nécessaire au business pour avancer. Cela passe également par la participation aux comités de pilotage des produits et de revue des wordings.

Le droit devient un levier de gouvernance et de pilotage, et non plus un simple outil de conformité.

 

« L’enjeu est d’automatiser ce qui peut l’être, sans sacrifier l’analyse humaine » 

 

Avez-vous entamé une réflexion sur les usages de l’IA ?

Oui, mais de façon prudente et raisonnée. Nous avons testé quelques outils pour le traitement ou la simplification documentaire. Je vois des solutions intéressantes côté conformité, notamment pour renforcer le filtrage des alertes ou l’analyse des opérations suspectes. Pour la direction juridique, l’IA pourrait faciliter les résumés contractuels, les outils de visualisation ou d’aide à la décision. L’enjeu est d’automatiser ce qui peut l’être, sans sacrifier l’analyse humaine.

Quels sont les grands chantiers réglementaires qui vous ont mobilisée depuis votre arrivée ?

Après la vague RGPD-Brexit-directive distribution d’assurance, nous avons beaucoup investi sur la lutte contre le blanchiment. Cela inclut la cartographie des risques, le renforcement du dispositif de surveillance des opérations et l’automatisation des contrôles. C’est un sujet aussi stratégique que chronophage, qui implique de véritables synergies avec les équipes IT, data et opérationnelles. L’équilibre entre conformité et expérience client reste un défi central.

Quels enseignements tirez-vous de votre position au sein d’un groupe international ?

Notre modèle européen post-Brexit nous a forcés à travailler de manière coordonnée avec les autres succursales, en business units. Cela permet des échanges très riches, notamment sur les différences de pratiques réglementaires entre pays. Le cadre français est perçu comme plus structuré, parfois plus contraignant. Relations avec les ­régulateurs, ­distribution, obligations contractuelles… Nous comparons beaucoup nos approches respectives.

Vous travaillez dans un secteur particulièrement exposé aux risques émergents. Comment anticipez-vous ces évolutions ?

La pandémie a marqué un tournant. Elle a mis en lumière la nécessité d’anticiper les risques systémiques : pandémie, climat, cyber, risque politique. Nous avons mené un travail d’analyse stratégique pour identifier les scénarios à fort impact, évaluer notre exposition en tenant compte de l’objet de nos polices et de nos appétits de souscription et retravaillé les exclusions. Cela nourrit aussi nos réflexions autour de la notion de force majeure, de couverture des pertes d’exploitation sans dommages, ou de ­désengagement de certains marchés.

Quels projets avez-vous encore envie de porter dans ce rôle ?

Je suis animée par l’idée de renforcer notre impact stratégique, au-delà du pur périmètre juridique. J’ai envie d’aller plus loin dans notre rôle de conseil « amont », de prévention, de pédagogie. Et aussi de continuer à professionnaliser notre fonction : structuration des process, adoption d’outils numériques, pilotage de la performance juridique. Ce virage est passionnant. J’ai déjà exercé deux métiers en un, et ce n’est qu’un début.

Vous avez exercé plusieurs années en cabinet. Qu’attendez-vous aujourd’hui de vos avocats ?

La technique juridique est un prérequis, bien sûr, mais ce n’est pas ce qui fait la différence. Ce que je cherche, c’est un partenaire de confiance, capable de transparence et de réactivité. Sur certains sujets, comme les contentieux relatifs à la fraude, je demande un suivi régulier et structuré. Sur d’autres, je suis plus dans un mode collaboratif. Je ne cherche pas le cabinet parfait, mais celui qui comprend mon environnement, mes contraintes et ma manière de travailler. 

 

Propos recueillis par Mathilde Aymami