Opinion Way et Racine publient leur second baromètre sur la perception de la justice par les entreprises. Chez celles sondées, 52 % des dirigeants estiment que les institutions judiciaires constituent un soutien pour les entreprises mais la majorité des répondants qui y ont eu effectivement recours se disent peu convaincus par ce service public.
Baromètre sur la perception de la justice par les entreprises : des utilisateurs peu satisfaits
Qui l’eût cru ? Les entreprises ne voient plus (trop) la justice d’un mauvais œil. C’est en tout cas ce qu’il ressort d’un baromètre sur la perception de la justice par les entreprises réalisé par Opinion Way, à la demande du cabinet Racine, sous le pilotage d’Anne-Laure Marchal, directrice du département corporate, auprès d’un échantillon de 625 personnes, représentatif des dirigeants d’entreprise d’au moins un salarié (comme les DG/PDG, DAF, DRH, directeurs juridiques…). Anne-Laure Marchal explique que l'échantillon visait à « reconstitution une mini-France des entreprises » , grâce aux régions d'implantation, à la taille, et aux secteurs d'activité des entreprises répondantes. Menée entre octobre et novembre 2025, l’étude révèle que le fonctionnement de la justice est perçu avec davantage de confiance que l’année précédente. Une bonne nouvelle, alors même qu’un climat de défiance envers les magistrats s’est installé dans une partie de l’opinion, à cause des récentes affaires politico-judiciaires. Jacques Fineschi, président honoraire du tribunal des activités économiques de Nanterre, qui présentait les chiffres dans les locaux de Racine le 4 février à un parterre de juristes, tempère cette titraille optimiste : 82 % des répondants n’ont pas eu affaire à la justice. Leurs témoignages fondés sur « ce qu’ils ont lu ou entendu » ont sans doute moins de force que ceux des 18 % de répondants qui ont expérimenté le service public. Autre angle mort : cette dernière catégorie souffre parfois du biais des perdants, comptabilisant les déçus des procès. Quoi qu’il en soit, seulement 54 % d’entre eux estiment que la justice fonctionne bien. Ce qui n’est pas bon score si on le compare à un indice de satisfaction des consommateurs/usages. « On est plutôt loin du compte ». Soraya Amrani Mekki, directrice de la spécialité contentieux économique et arbitrage de l’école de droit de Sciences Po, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature, renchérit en citant des sondages plus généraux selon lesquels 49 % des justiciables sont insatisfaits de la justice. Un indicateur « désespérant » mentionné dans la plupart des rentrées solennelles de 2026.
Toutes les branches du droit ne se valent pas. La justice commerciale tire clairement son épingle du jeu par rapport à la justice administrative, fiscale ou pénale : 67 % des sondés considèrent qu’elle fonctionne bien. Elle est suivie, surprise, par celle des prud’hommes (66 %), indique la professeure, d’après qui l’image de la juridiction prud’homale est souvent négative avec 60 % de recours. « Encore une fois c’est 82 % de gens qui n’ont pas eu affaire à cette justice », rappelle Soraya Amrani Mekki. La justice pénale divise particulièrement : 51 % des chefs d’entreprise consultés pointent ses défaillances. Toutefois, plus la taille de l’entreprise sondée est grande, plus la perception de la justice pénale est bonne. Autre enseignement de ce sondage : la justice a globalement meilleure réputation dans les grandes entreprises et en province. Faut-il en déduire que le contact humain se trouve facilité par les juridictions à taille humaine des régions ? questionne Soraya Amrani Mekki.
« Les jugements ne sont pas justes et ne sont pas connectés à la réalité »
Et les entreprises ? Considèrent-elles la justice française digne de foi ? En majorité, ce public se fie à l’institution et 52 % estiment que les institutions judiciaires constituent un soutien pour les entreprises. Une majorité trop faible pour conclure à l'existence d'un lien de confiance entre les justiciables et l'organisation judiciaire. Autre observation inquiétante : une chute nette de la confiance parmi les répondants qui ont eu à faire à la justice. Au total, 54 % des répondants ne se fient pas à la justice à cause de son manque d’impartialité, de son laxisme, de ses décisions injustes ou parce qu’elle est trop politisée (15 % de ces détracteurs). Le sondage a été effectué juste après les verdicts des affaires Le Pen et Sarkozy, souligne Jacques Fineschi. D’aucuns dénoncent : « Les jugements ne sont pas justes et ne sont pas connectés à la réalité. » Parmi les explications recueillies, on trouve également celle-ci : « Les décisions ne sont pas toujours en faveur des victimes ou des personnes lésées. Il y a trop de vides juridiques. » À l’inverse, d’autres parlent d’une justice systématiquement « en faveur des salariés, qui demandent de l’argent pour écraser les entreprises ». D’après Soraya Amrani Mekki, il faut prendre ces sentiments avec des pincettes. La notion d’impartialité n’est pas toujours comprise et, parfois, il suffit d’un regard du magistrat pour faire douter le justiciable de son impartialité.
Procédure trop longue, trop complexe
Mais que reprochent précisément les dirigeants à la justice française ? La plupart des répondants ont cité la longueur des procédures – le grief classique. Viennent ensuite leur complexité (62 %) et leur coût trop élevé (42 %). Si dans l’écrasante majorité des cas, c’est la procédure qui pèche, cela n’empêche pas les répondants de faire rentrer en ligne de compte les jugements en eux-mêmes, qui sont trop complexes – d'ailleurs la question de l'opportunité de placer le fond de la décision en première page est en débat, explique Soraya Amrani Mekki. Le manque de formation des juges aux sujets économiques figure aussi parmi les griefs donnés. Heureusement, les dirigeants ne se rendent pas au palais de justice tous les quatre matins. Sur les 625 interrogés, 82 % des dirigeants disent n’avoir pas été confrontés à des problèmes juridiques au cours des cinq dernières années. Cette proportion tombe toutefois à 33 % chez les DRH, dont 67 % affirment avoir été confrontés à des litiges, ce qui fait des relations de travail la principale source de contentieux en entreprise. Le sondage relève à ce titre que le droit du travail occupe largement le terrain dans les problématiques des entreprises (38 %), toutefois dépassé par le cumul des problématiques contractuelles et des impayés (43%). C’est bien plus que pour les problématiques ayant trait à un problème de propriété intellectuelle (4 %) ou un problème fiscal (9 %). Les 9 % de problèmes d’ordre pénal questionnent les sondeurs qui comptent bien approfondir cette question dans la prochaine édition du sondage.
Reste que seuls 2 dirigeants sur 10 ont, ces dernières années, fait face à des problèmes juridiques susceptibles de les entraîner à un procès, et seuls 10 % des sondés (sur 161 personnes ici) disent avoir eu affaire à la justice une ou plusieurs fois ces dernières années. Par comparaison, 37 % des répondants ont soutenu avoir eu recours à la médiation ou l’arbitrage et, parmi eux, 80 % se déclarent satisfait de la procédure ; 75 % du résultat. Des chiffres qui confirment que les Mard ont le vent en poupe. Et qui interroge : 37% des recours à un mode de règlement des litiges autre que celui du juge étatique constituent une statistique élevée. Un autre point à affiner dans le prochain sondage.
Honoraires trop élevés
L’étude, commandée par un cabinet d’avocats, s’intéresse logiquement à la perception qu'ont les dirigeants des avocats. Dans près de 80 % des cas, l’entreprise a le réflexe d’appeler une robe noire. Et pas uniquement pour les questions complexes d’après les résultats étonnants du sondage. Ce que les sondeurs ont d’abord pris pour une erreur est en fait une réelle tendance. Quand elle ne le fait pas, c’est parce que le problème a trouvé une issue amiable dans 71 % des cas, ou parfois qu’elle n’en avait pas le budget (8 %) mauvaise ou encore en souvenir d’une mauvaise expérience (16 %). Toutefois, 88 % des 625 répondants ont répondu avoir une bonne opinion des cabinets d’avocats. Les dirigeants répondants ayant fait appel à un cabinet d’avocats se montrent à plus de 60 % convaincus par le respect de la confidentialité des informations transmises par les cabinets. Là où le bât blesse, ce sont les honoraires, plus de 95 % des répondants en sont mécontents et les jugent, pour la majorité d’entre eux, trop élevés. Presque l’ensemble des personnes interrogées estime que le recours à un cabinet d’avocat face à un problème juridique coûte cher.
Enfin, les dirigeants se rejoignent largement sur deux sujets d’actualité : gratuité de la justice et usage de l’utilisation artificielle (IA) pour le règlement des litiges. Ainsi, 84% d’entre eux se disent-ils opposés au paiement d’une contribution pour accéder à la justice. Le jugement est sans appel pour la contribution à la justice. Même si ses fruits étaient réinjectés directement dans le budget de la justice, et non au budget global, comme c’est le cas, les répondants s’y opposent. Seulement 28 % des grandes entreprises trouvent le principe acceptable. Patrick Sayer a fait part de ses grandes réserves sur le dispositif testé à partir de 2025, notamment sur sa constitution. D’après Catherine Drévillon, présidente du TAE de Nanterre, en décembre dernier, l’ensemble des chefs de tribunaux de commerce français et les bâtonniers de leur ressort s’accordaient tous sur l’inefficacité du système, notamment au regard des objectifs (encaisser l’argent et inciter les entreprises à recourir à l’amiable – bien qu’un accord amiable donne lieu à un remboursement de la contribution). Pour autant, pour la juge consulaire, les justiciables ont admis la non-gratuité de la justice. C’est d’ailleurs déjà le cas pour l’appel qui exige le règlement de 225 euros de droits de timbre.
Pour ce qui est de l’IA, 82 % des répondants font montre de scepticisme quant à sa capacité à anticiper la résolution d’un litige. Bruno Cavalié, avocat associé chez Racine, suppose que, même à l’aube d’une révolution radicale, ce n’est pas demain la veille que les citoyens accepteront d’être jugés par des machines. Et d’achever ses propos par une anecdote : alors qu’il répondait au téléphone à une question d’un client, ce dernier lui rétorqua que ChatGPT lui avait déjà fourni ces réponses et que ce qu’il attendait de lui c’était son « sentiment ».
Anne-Laure Blouin