« L’entrepreneur est-il coupable ? » fut cette année le thème du procès fictif de l’APM. Lors de sa 24e Convention internationale, l’Association progrès du management a vu Aimée Kleiman, avocate aux barreaux de Paris et de New York, et sa consœur Noémie Gorin s’affronter devant près de 6 000 entrepreneurs dirigeants pour déterminer si oui ou non tel était le cas.

Ce n’est pas dans une salle de tribunal que s’est déroulé le procès fictif de l’entrepreneur, mais bien au Parc des Expositions Porte de Versailles lors de la 24e Convention internationale de l’APM. Un procès qui s’est clôturé par une standing ovation, une fois n’est pas coutume. Il faut dire que les performances des deux avocates du jour, Noémie Gorin et Aimée Kleiman, ont laissé pantois le public, composée de plusieurs milliers de dirigeants réunis à l’occasion de l’événement.

L’accusation : un entrepreneur tout-puissant  

« L’entrepreneur est-il coupable ? » L’affaire n’est pas gagnée d’avance pour ces deux anciennes Secrétaires de la Conférence, avocates sur scène, mais aussi dans la vie. Comme dans une véritable affaire pénale, le procès de l’entrepreneur s’ouvre sur la plaidoirie de l’accusation. C’est Noémie Gorin qui a la lourde tâche de porter l’accusation contre les dirigeants-entrepreneurs, qui représentent la totalité du public présent. Même si l’ambiance est bon enfant, l’avocate entre sur scène sous les huées du public. Pas de quoi la déstabiliser : pendant les dix minutes qui lui sont accordées, elle délivre son texte sans trembler. L’avocate emprunte au langage biblique quelques-unes de ses expressions pour modeler l’image de l’entrepreneur-Dieu. Un subterfuge qui lui permet de glisser discrètement ses arguments – et accessoirement formuler quelques critiques bien choisies. « Tu infantiliseras tes salariés », qui eux doivent « tout donner ». « Les temps sont durs pour tout le monde, une entreprise ça flotte à condition de ne pas trop secouer la direction. » « Diriger une PME, ce n’est pas seulement garder le cap, c’est aussi assurer les salaires. » Après une salve de répliques piquant l’ego des patrons, elle adoucit la note, saluant l’innovation, le thème de l’événement : le dirigeant est « prisonnier de son succès ». Il a le mérite de « faire un petit pas de côté pour entreprendre, un peu paniqué de l’après ». Noémie Gorin condamne l’entrepreneur à « lâcher prise, trouver sa place et laisser celle de l’innovation ». Et conclut par un « point météo », saluant le parcours des « 6 000 soleils qui ont œuvré à leur propre odyssée », habile clin d’œil au titre de la convention qui accueillait le procès fictif, « L’odyssée du dirigeant ».

L’entrepreneur ou victime d’un « virus »

« La parole est à la défense. » Dans la seconde partie du faux procès, Aimée Kleiman s’attelle à « défendre un innocent », sous les applaudissements du public. L’avocate choisit un autre parti pris : pour elle, son « client » d’un jour est « malade », contaminé par un virus dont l’un des premiers symptômes n’est autre que la fièvre. La fièvre de convaincre les banques pour des levées d’argent entre autres. Le virus entrepreneurial est très contagieux, en témoigne l’APM « l’antenne pour patrons mal compris ». « L’incubateur à microbes » aura recueilli les rires du public. Le deuxième symptôme de la maladie se caractérise par une « voilure au niveau de l’œil ». « Aveuglé par son CA, le dirigeant se cogne dans tous les murs (…) et ne distingue plus ses salariés des membres de sa famille. » Son audition, elle, est gravement « affectée par un bourdonnement constant, aggravé par l’IA ». L’avocate profite de sa plaidoirie pour caser une petite revendication féministe, une cause chère aux deux avocates : atteint par cette maladie auto-immune, le dirigeant rejette une part essentielle de ce qui le constitue, les dirigeantes : « Douze pour cent des PME de plus de dix salariés sont des femmes », « le virus de l’entrepreneuriat n’est donc pas une MST », avant un plaidoyer pro économie locale, plats régionaux et compagnie, pile dans le thème de la conférence du jour.  Conclusion ? Le virus entrepreneurial est incurable, alors s’adressant aux juges fictifs, Aimée Kleiman réclame : « Ouvrez les vannes et sentez-vous libres et quand viendra l’heure de rendre votre décision, vous déclarerez le dirigeant non coupable. »

Une plaidoirie qui fait mouche et déclenche les rires

Les lumières du tribunal improvisé se rallument et le public se lève, acclamant les deux avocates. L’applaudimètre biaisé accorde la victoire à la défense et déclare le dirigeant non coupable.

On l’aura compris, la mise en scène aura surtout contribué à faire l’éloge de l’entrepreneuriat, qui réunissait les participants de la journée. Pas novices dans l’exercice du procès fictif, Noémie Gorin et Aimée Kleiman appréhendaient un peu l’exercice devant ce public nouveau. Pari plus que réussi pour les deux avocates, félicitées plusieurs fois par les entrepreneurs croisés dans le hall 7 du Parc des Expositions. Il paraît qu’à peine sorties de scène, elles ont déjà été sollicitées pour réitérer l’exercice.

Pas très clientes des procès fictifs souvent organisés dans les facs de droit, les deux étudiantes en découvrent la rhétorique lorsqu’elles préparent le concours de Secrétaires de la Conférence. Elles se prennent au jeu et font leurs premiers pas d’avocates fictives l’année dernière lors de la REF, un événement organisé par le Medef devant Gérald Darmanin, Pierre Hoffman et Patrick Sayer, entre autres. Elles sont rapidement repérées et remettent le couvert pour Sista, pour un événement qui promeut des femmes dans l’innovation. Depuis, leur agenda ne cesse de se remplir : elles ont déjà plusieurs autres procès fictifs au programme cette année. Respectivement, avocate collaboratrice chez BG2V et à la tête de sa propre boutique spécialisée en prévention et gestion du risque pénal et des risques environnementaux, Noémie Gorin et Aimée Kleiman entendent bien conjuguer leur carrière de « vraies » avocates avec celles d’avocates fictives. « Le procès fictif a encore de beaux jours devant lui », confient-elles.

Piquées par le virus de la rhétorique et convaincues de l’atout que cela représente, elles aimeraient aussi lancer une formation pour apprendre à « bien parler » dans les entreprises.

Ilona Petit