Dernière ligne droite dans le procès sur les soupçons de financement libyen de la compagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, avant le 25 septembre 2025, date du délibéré. Le 8 avril, ses quatre avocats, membre du cabinet Darrois, ont plaidé la relaxe en insistant sur les revirements de l’accusation au dossier “vide” et à l’intention claire de salir l’ancien président.
Procès sur les soupçons de financement libyen : retour sur la plaidoirie des avocats de Darrois, qui défendent Nicolas Sarkozy
“Voilà.” “C’est fini”, a-t-on envie d’ajouter, Jean-Louis Aubert dans la tête, au dernier mot de la plaidoirie de Jean-Michel Darrois, figure de proue du quatuor d’avocats chargés de défendre Nicolas Sarkozy dans l’affaire des soupçons de financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007.
“L’accusation essaie de vous entraîner dans un tunnel sombre.” C’est ce qu’avait opposé, le jour de l’ouverture du procès de Nicolas Sarkozy, Jean-Michel Darrois à la présidente de la 32e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, Nathalie Gavarino. Et c’est ce à quoi l’avocat a fait référence pour commencer sa plaidoirie le 8 avril 2025, et assurer aux juges qu’ils allaient enfin en voir le bout. “Voilà, c’est fini.” Quelques mots pour redire ses doutes quant à la compétence du tribunal pour juger son client – Nicolas Sarkozy est jugé pour des faits qui se sont déroulés sous son mandat de ministre puis de président de la République, ce qui aurait dû le renvoyer devant la Cour de justice de la République, et lui faire bénéficier de l’immunité présidentielle – avant de revenir sur les faiblesses de l’accusation. À commencer par la décennie qu’a pris l’enquête du Parquet national financier (PNF). "Dix ans d'enquête ! On dit que la justice manque de moyens : quand c'est moi, non !", avait raillé Nicolas Sarkozy au début des audiences. Le “magistrat instructeur” aurait affirmé lui-même que la longueur excessive de l’instruction était susceptible d’avoir des effets sur les droits de la défense. Deuxième avocat-personnalité politique jugé depuis mi-2024 après Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy risque gros : sept ans de prison, 300 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité ont été réclamés par un parquet au dossier d’accusation mal ficelé. Où sont les preuves ? C’est la question lancinante des avocats de l’ancien président. Pour le fondateur de Darrois, les accusateurs se raccrochent aux branches dans ce dossier “vide”, selon le qualificatif retenu par Christophe Ingrain, autre avocat de Sarkozy : les indices graves, précis et concordants. Pour Jean-Michel Darrois, on use et abuse de cette notion de droit, tant qu’il devient difficile, surtout pour lui victime de son “grand âge”, de démêler le vrai du faux. En février, la présidente du tribunal, Nathalie Gavarino avait rappelé que “la preuve peut résulter d’un faisceau d’indices, d’un ensemble d’éléments, parmi lesquels des témoignages”. “Il n’y a pas que la preuve documentaire”, renseigne la présidente.
Absence de confrontation
Des indices, pas de preuves et un “amalgame” explique Jean-Michel Darrois, qui note qu’à une grande partie des audiences on parlait de faits qui ne concernaient pas son client. Pour ce dernier, pas de “caverne d’Ali Baba de preuves”, reprenant l’expression du commandant Vidal passé à la barre le 17 mars pour parler de l’enquête libyenne visant la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007 qu’il a piloté pendant dix ans. Il faut dire que jamais le juge d’instruction n’a mis Nicolas Sarkozy en mesure de se confronter à ses accusateurs, ces témoins absents du procès pour la plupart qui ont mis le feu aux poudres dans ce dossier construit de bric et de broc – “J'ai un sol argileux, de la paille pour les murs et une bâche trouée pour le toit, et une fois les trois réunis, on va vous faire croire que ça vous fera un bunker !”, schématisera plus tard son jeune confrère Tristan Gautier. Et, rappelle son mentor, un témoignage ne vaut pas s’il n’a pu être confronté à l’accusé selon la position de la Cour européenne des droits de l’homme. L’absence d’éléments matériels doit faire douter des infractions que l’on impute au président : où sont les flux financiers, cœur de l’affaire ? Tristan Gautier a pris en charge la question, s’appuyant grosso modo sur le train de vie luxueux de Ziad Takieddine, l’intermédiaire (aux côtés de Alexandre Djouhri) entre les hommes du régime libyen et ceux de Sarkozy, et principal accusateur dans l’affaire. Il est aussi son coprévenu, actuellement en fuite au Liban – ce qui justifie son absence au procès. Nicolas Sarkozy ne l’apprécie guère, à la barre il le désigne comme un “menteur patenté”, lors de son audition en janvier. Quoi qu’il en soit, c’est à ce personnage trouble que les flux financiers en provenance de la Lybie auraient profité, notamment pour financer un yacht. Malgré les tableaux qui défilent sur l’écran derrière les trois juges, l’analyse des flux financiers entre des comptes dispersés, débités, crédités, dont on prélève de l’argent liquide, reste nébuleuse.
Réflexion personnelle d’un avocat âgé
Le jeune avocat Tristan Gautier a lu et relu, nuit et jour, les 70 tomes qui constituent le dossier, et revient au même point : les investigations n’ont pas trouvé l’argent de la corruption. S’il est incontestable qu’il y a bien eu des versements du régime de Kadhafi au bénéfice de Ziad Takieddine, il n’y aucune trace de transit vers Nicolas Sarkozy et son entourage, en dehors de quelques témoignages douteux, dont celui de Takieddine qui assure avoir transporté, entre fin 2006 et début 2007, trois valises de billets entre Tripoli et Paris, pour un montant total de 5 millions d'euros. La défense n’a de cesse de rappeler que l’individu a donné 16 versions différentes de son histoire, et qu’il a été condamné pour faux témoignage dans l'affaire Karachi. Tristan Gautier s’offusque aussi du fossé “abyssal” entre la déclaration de Jean-François Bohnert, chef du parquet national financier, quelques heures avant l’ouverture du procès en janvier sur les ondes de BMF, à propos de 6 millions d’euros de financement occulte, et celles faites à l’audience qui passent de 5 millions à 1 million d’euros. Jean-Michel Darrois n’hésite pas à partager une “réflexion personnelle d’un avocat âgé” au sujet de l’intervention de Bohnert dans les médias : le Parquet national financier, qui a un rôle majeur à jouer dans la République, ne devrait-il pas lui aussi respecter les règles s’il veut conserver sa légitimité ? Il semble à l’avocat qu’avec cette interview – dans laquelle Jean-François Bohnert affirme avoir la conviction d’une culpabilité en rappelant que les magistrats du siège se feront leur avis –, le Parquet a cherché à s’adresser au “tribunal de l’opinion”, pour entretenir l’image d’un Nicolas Sarkozy “cupide et voyou”, le “salir”. Au mépris de son devoir de réserve imposé par le respect du principe de la présomption d’innocence qui tient aussi aux juges du parquet. “Sans lui, le procès perd son sens”, cite celui qui estime que “les remarques ironiques, de mauvais goût n’ont pas leur place dans la bouche d’un procureur”. Même si “ça met un peu d’ambiance”. C’est encore une occasion pour rappeler que Nicolas Sarkozy, loin d’être un voyou – mais déjà condamné dans une affaire de corruption fin 2024 –, s’est remonté les manches pour l’État de droit en France. Il a, notamment, mis en place un contrôle de la Cour des comptes sur les comptes de la présidence, créé la question prioritaire de constitutionnalité et mis fin à la présidence du conseil de la magistrature par le président de la République. Jean-Michel Darrois confie avoir sondé son client sur d’éventuels regrets en la matière. L’ancien très jeune maire de Neuilly ne le regrette pas. “Il aurait pu, je me tourne vers le Parquet en disant cela”, lâche le vieil avocat.
“Pourquoi Nicolas Sarkozy serait allé demander à Mouammar Kadhafi, un des types les moins fiables du monde, de financer sa campagne ?”
Autre intérêt du Parquet à parler à l’antenne de son instruction longue de dix ans : cacher ses revirements, ou ses “reculades” comme les appelle Tristan Gautier. Comme celle relative à la note Moussa Koussa, pierre angulaire du dossier d’accusation relative à un accord du régime de Mouammar Kadhafi pour appuyer la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy à hauteur de 50 millions d’euros et… finalement mise de côté à cause des doutes sur son authenticité. La plainte pour faux de l’ancien président contre Mediapart, qui a publié ce document, avait toutefois donné lieu à un non-lieu définitif en 2019. Et puis, Jean-Michel Darrois pose franchement la question : “Pourquoi Nicolas Sarkozy serait allé demander à Mouammar Kadhafi, un des types les moins fiables du monde, de financer sa campagne ?” Christophe Ingrain avait rappelé le contexte : les premiers témoignages contre Nicolas Sarkozy sont sortis alors que ce dernier avait lancé une coalition internationale en soutien à l’opposition au dirigeant libyen alors en train de massacrer son propre peuple, au début du mois de mars 2011. C’est une histoire de vengeance. La visite en grande pompe de Kadhafi à Nicolas Sarkozy en 2007 ? Rien d’exceptionnel : il avait “planté sa tente” à Lisbonne juste avant, et dans les jardins royaux d’Espagne juste après, expliquait aussi Christophe Ingrain.
Et puis sur la question des flux financiers, Jean-Michel Darrois s’en prend avec ironie à la “dernière thèse” du Parquet : “C’est parce que l’argent n’est pas arrivé dans les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy qu’il était destiné à financer cette campagne.” Pour rappel, le Parquet décrit des masses d’argent liquide, tant et tant de billets qu’il aurait fallu que Claude Guéant loue une chambre forte à la BNP, où tient debout un homme, pour entreposer les coupures. Un fantasme pour la défense, qui se souvient d’un autre témoignage à propos d’une valise de billets, si pleine à craquer que Claude Guéant (première version) ou Henri Guaino (seconde version) aurait dû sauter dessus pour la fermer. Eux aussi, sur le banc des accusés.
“Je veux la vérité”
Christophe Ingrain, dernier des avocats à plaider devant le tribunal, clame que l’accusation a tout fait pour “donner de la consistance à cette idée folle d'un financement de la Libye”, utilisant un “miroir déformant” pour lister des contreparties au pacte de corruption. Pour le chef du département contentieux de Darrois, “les peaux de chagrin ont disparu, le dossier est à terre”. À lui de démontrer qu’il n’y a jamais eu de pacte de corruption, même commandité. Même posture que ses confrères : “Pas de preuves, pas d'indices précis ou cohérents face à ces impasses”. Nicolas Sarkozy était présent, entouré de son épouse, d’un de ses fils et son frère. Il est demeuré laconique lorsqu’on lui a donné le dernier mot – “Mes avocats ont parlé et bien parlé.” Ce qu’il veut, c’est la vérité. Le tribunal a jusqu’au 25 septembre prochain, date du délibéré, pour déterminer la vérité judiciaire.
Anne-Laure Blouin