Le 2 juillet, le tribunal correctionnel de Bobigny a condamné trois anciens cadres d’Ubisoft pour harcèlement moral ou sexuel au sein de l’entreprise de jeux vidéo. Les peines prononcées vont jusqu’à trois ans de prison avec sursis.
Harcèlement au travail : jusqu’à trois ans de prison prononcés contre trois anciens cadres de chez Ubisoft
Fin de la partie pour le procès Ubisoft. Mercredi 2 juillet, le tribunal de Bobigny a prononcé ses peines contre les trois anciens cadres accusés de harcèlement au sein de l’entreprise leader du secteur des jeux vidéo. Des peines qui correspondent à ce qu’avait requis le procureur pour les charges de harcèlement moral et sexuel et de tentative d’agression sexuelle qui pesaient sur le trio.
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L’ancien vice-président d’Ubisoft, Thomas François, écope ainsi de trois ans de prison avec sursis et d’une amende de 30 000 euros. Son acolyte Serge Hascoët, concepteur de jeux vidéo devenu directeur créatif de l’entreprise, a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis et à 45 000 euros d’amende. La peine la moins lourde va à Guillaume Patrux, ancien game director, à l’encontre de qui les juges ont prononcé une peine de douze mois de prison avec sursis assortie de 10 000 euros d’amende.
« Les humiliations étaient monnaie courante »
L’affaire avait démarré en juillet 2020 avec les révélations du quotidien Libération et du média en ligne numerama sur le climat étouffant de l’entreprise et les comportements irrespectueux de la plupart de ses employés masculins. Une enquête interne menée dans la foulée par le cabinet Altaïr avait pointé que « les humiliations étaient monnaie courante » et que « toute résistance était immédiatement brisée ». Une ancienne salariée, restée six ans dans l’entreprise, avait déclaré aux enquêteurs avoir « l'impression d'être tout le temps dans un bar avec une drague constante ».
La vingtaine de témoignages de salariés rassemblés par Libération convergeaient tous vers le règne d’un « boy’s club » composé de Tommy François, Guillaume Patrux et Serge Hascoët, dans un royaume où il n’était pas mal vu de conseiller à une femme de faire de l’exercice, de l’appeler « morue » ou de se passer de son consentement pour l’embrasser. Tommy François, l’un des cadres condamnés, a lui-même évoqué les surnoms – « la pute de la télé » parce qu'il venait de la chaîne Game One ou « le gros » à cause de son poids – que lui avaient donnés ses nouveaux collègues à son arrivée chez Ubisoft en 2006. Il a admis à la barre avoir « manqué de recul ». C’est peu ou prou son axe de défense : ne pas avoir pris la mesure de ce qui se tramait chez Ubisoft. Il n’a pas convaincu le procureur qui avait déclaré à l’audience que les regrets que semblait exprimer Tommy François avaient surtout pour fondement les conséquences du scandale sur sa vie personnelle et professionnelle.
Un simple avertissement aurait suffi ?
Le PDG Yves Guillemot n’a pas été poursuivi, pas plus que l’entreprise personne morale. Le patron d’Ubisoft avait envoyé aux 15 000 salariés du groupe un mail lorsque l’affaire a éclaté : « Je suis profondément affecté par ce que je lis et entends depuis quelques jours. Je tiens à exprimer ma profonde solidarité à toutes les personnes qui ont été directement blessées et vous assure que je suivrai personnellement chacune des situations signalées. Ces agissements sont en contradiction totale avec nos valeurs et avec ce que je souhaite pour Ubisoft. » À l’audience, l’avocat de Thomas François avait reproché l’absence au procès de celui qui avait reçu les premiers e-mails sur la toxicité de son vice-président. Pour la robe noire, un simple avertissement aurait évité les victimes.
L’avocat de Serge Hascoët a indiqué à France Info qu’il réfléchissait à faire appel. Son client, parfois surpris à tenir des propos peu respectueux envers les femmes au sein de l’entreprise, a été condamné pour complicité de harcèlement, pour avoir couvert et cautionné les comportements de Thomas François. « C’est aussi un message pour tous les hommes : vous êtes aussi responsables de ce genre de situation », avertit Chakib Mataoui, délégué syndical à Ubisoft de Solidaires informatique, syndicat qui a accompagné les victimes durant toute la procédure.
Maude Beckers, avocate de la plupart des parties civiles, perçoit dans le jugement du tribunal de Bobigny une décision qui fera jurisprudence. Elle explique au journal Libération : « Ce n’est pas anodin par ailleurs que Serge Hascoët écope de l’amende maximum prévue par le Code pénal ni qu’il soit reconnu complice du harcèlement sexuel de Tommy François, c’est quelque chose de très rare en matière de harcèlement. » Pour prononcer ses peines, le tribunal s'est inspiré d'arguments utilisés dans le procès France Telecom, premier grand procès français en matière d'harcèlement systématique dans une grande entreprise.
Anne-Laure Blouin