Loro Piana, filiale italienne du groupe français LVMH, a été placée sous administration judiciaire à l’issue d’une enquête du parquet milanais. La société sous-traiterait sa production textile à des entités exploitant des travailleurs.
Devoir de vigilance : une filiale de LVMH dans le viseur des autorités italiennes
Une filiale de LVMH dans la tourmente des enquêtes italiennes sur l’industrie de la mode. Les juges italiens viennent de placer Loro Piana, une société spécialisée dans le cashmere et dirigée depuis mars dernier par le fils de Bernard Arnault, Frédéric Arnault, sous administration judiciaire pour une durée d’un an. Ils lui reprochent d’avoir fermé les yeux sur l’exploitation par un sous-traitant indirect (Evergreen Fashion Group) de travailleurs. Selon eux, la société aurait dû appliquer une politique de prévention et d’audit plus robuste, qui lui aurait permis de déceler les mauvais traitements infligés aux personnes lui confectionnant des textiles à bas prix. Le tribunal de Milan a indiqué dans son jugement qu’elle avait « failli de manière coupable » : dans une quête de profitabilité, elle n’a pas supervisé ses fournisseurs.
Ouvrier battu
Selon les enquêteurs, les ouvriers de l’atelier chinois travaillaient jusqu'à quatre-vingt-dix heures par semaine, sept jours sur sept. C’est une dénonciation de l’un d’eux qui a lancé l’affaire. L’homme a été battu – frappé au visage avec des tuyaux en plastique et en aluminium – pour avoir réclamé le versement de ses salaires impayés pour un montant d’environ 10 000 euros. Une somme colossale quand on sait que les enquêteurs ont découvert que les dix ouvriers chinois étaient payés 4 euros de l’heure. Les investigations ont également révélé que ces personnes dormaient à l’intérieur même de l’usine, et que la moitié d’entre elles étaient des immigrés clandestins. Deux sociétés-écrans sans capacités réelles de production distanceraient Loro Piana de la société chinoise. D’après Reuters, qui a pu consulter le jugement de 26 pages de mise sous administration judiciaire, Loro Piana ne fait pas l’objet d’enquête pénale. D’après les juges « l'entreprise n'a pas vérifié la capacité entrepreneuriale réelle des entrepreneurs et sous-traitants à qui elle a confié la production et, au fil des ans, n'a pas mené d'inspections ou d'audits efficaces pour vérifier concrètement le fonctionnement de la chaîne de production et les conditions et environnements de travail réels ».
Sacs achetés entre 35 et 75 euros revendus entre 1 900 et 2 200 euros
La condamnation de la filiale du groupe de luxe s’inscrit dans une affaire d’ampleur, mise en lumière par le travail du procureur général de Milan, Marcello Viola, et du procureur adjoint, Paolo Storari. Loro Spiana est en fait la cinquième entreprise à retenir l’attention des enquêteurs qui ont constaté que la violation des règles constituait « une méthode de fabrication généralisée et consolidée » au sein des entreprises de mode en Italie. De grands noms du secteur ont été exposés : Armani Operations, Manufactures Dior, Alviero Martini et Valentino Bags. Les investigations sur les fournisseurs présents sur le sol italien ont mis en avant un modèle d'exploitation du travail appliqué de A à Z sur la chaîne d'approvisionnement du luxe. « Plus on s'éloigne de la maison mère – via l'externalisation de la production –, plus on se retrouve dans un no man's land, sans contrôles, sans droits », décrypte un média italien. Le parquet italien explique qu’il s’agit d’une « politique d'entreprise illicite, un processus de découplage organisationnel par lequel, à côté de la structure formelle de l'organisation visant à respecter les règles institutionnelles (codes d'éthique, modèles organisationnels, qui n'ont cependant qu'une fonction purement esthétique), se développe une autre structure informelle visant à suivre les règles d'efficacité et de résultats ».
Le cas Valentino Bags Lab révélé à la mi-mai est révélateur. Son sous-traitant chinois lui fournissait chaque mois 4 000 sacs produits dans ses ateliers milanais pour un prix compris entre 35 et 75 euros chacun. Des sacs achetés par le consommateur en boutique entre 1 900 et 2 200 euros. Là encore, les autorités ont trouvé des conditions de production indécentes : des travailleurs, en situation irrégulière pour certains, qui dorment sur place, des machines privées de leur dispositif de sécurité pour fonctionner plus vite, des cycles de production interrompus.
Pour Armani, c’est son fournisseur officiel italien (Manifatture Lombarde) qui a sous-traité la production de sacs, d'articles de maroquinerie et d'accessoires authentiques de la marque Armani à d'autres entreprises, exploitant la main-d'œuvre étrangère illégale dans des ateliers chinois de la province de Milan. Giorgio Armani s’était défendu d’avoir toujours mis en place des mesures de contrôle et de prévention afin de minimiser les abus dans la chaîne d'approvisionnement.
Audits réguliers
Quant à Loro Piana, l’entreprise a indiqué avoir mis fin à ses relations avec son fournisseur « en moins de vingt-quatre heures », le 20 mai, le jour où elle a eu connaissance de la situation. Elle a fait paraître un communiqué pour affirmer son engagement au respect des droits humains et de la conformité à toutes les réglementations en vigueur tout au long de sa chaîne d’approvisionnement. L’entreprise déclare mener régulièrement des activités de contrôle et d’audit pour veiller à ce que l’ensemble de ses fournisseurs respecte les normes éthiques et de qualité de la maison. Et de justifier : « Les coûts évoqués ne reflètent pas les montants réellement versés par Loro Piana à son fournisseur et ne prennent pas en compte l’ensemble des éléments constitutifs de la valeur des produits, notamment les matières premières et les tissus. » Loro Piana entend coopérer pleinement avec les autorités.
Des affaires à rebours du recul européen en matière de responsabilité des grandes entreprises de leur chaîne de production, actuellement revue à la baisse par l’Union européenne dans son texte Omnibus.
Anne-Laure Blouin