À l’audience du 16 octobre 2025, lors du procès Casino, le Parquet national financier a requis une peine de quatre ans de prison, dont trois avec sursis, contre Jean-Charles Naouri, ancien PDG de Casino. C’était aussi le jour des plaidoiries des parties civiles, ces « petits porteurs » au cœur de la stratégie du journaliste Nicolas Miguet, à l’encontre de qui le Parquet a demandé quatre ans ferme.
Procès casino : « Il était l’homme parfait pour accomplir cette sale besogne »
Le 16 octobre dernier, au procès Casino, Jean-Christophe Michard, le magistrat du Parquet national financier, cite Albert Camus : « L’honneur est la dernière richesse du pauvre. » Une façon d’aborder les faits de corruption et de manipulation de cours reprochés à l’ancien PDG de Casino, Jean-Charles Naouri, dont il a du mal à dire qu'il est pauvre. L’homme d’affaires a certes perdu des plumes dans la descente aux enfers de Casino, son ex-entreprise, mais il demeure assujetti à l’impôt sur la fortune immobilière. Le procureur peine aussi à trouver de l’honneur dans la manière dont cet homme, diplômé de Harvard, normalien, énarque, directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy à Bercy et associé-gérant à la banque Rothschild, « surentraîné à résister aux pressions », campe sur ses positions et renie les propos qu’il a tenus lors de sa garde à vue. Notamment ceux relatifs aux échanges tenus lors de sa première rencontre avec Nicolas Miguet, le journaliste assis à côté de lui sur le banc des accusés, lequel lui aurait soufflé le 14 septembre 2018, à l’époque où la situation financière du groupe Casino était au plus mal : « Plus il y a de petits porteurs, moins le phénomène de vente à découvert est possible. » Ce qu'il faut comprendre ? Surendetté, le groupe ferait l’objet de raids répétés de fonds vendeurs à découvert, ces investisseurs qui parient sur la mauvaise santé des émetteurs de titres pour générer du profit. Quoi qu'il en soit, le cours de son action est tombé de 70 euros à 45 euros entre 2015 et 2018. C’est dans ce contexte chaotique pour l’entreprise que le directeur de communication Nicolas Boudot organise donc un déjeuner un vendredi de la mi-septembre 2018 entre le patron de Casino et Nicolas Miguet, homme à la tête de plusieurs publications boursières lues par des petits actionnaires. Un déjeuner qui débouchera sur un contrat flou de prestation de services entre les dirigeants de Casino et ce journaliste condamné à 18 reprises, qui touchera pour cela la coquette rémunération de 823 000 euros. Ce contrat de prestation de services est « façonné », selon l’accusation, pour maquiller son véritable objet : la diffusion par le journaliste de fausses informations pour relever la réputation de Casino et son cours de Bourse. Un scénario qui conduit le Parquet à réclamer de la prison pour le PDG comme pour le journaliste, quatre ans fermes pour ce dernier, quatre ans aussi pour Jean-Charles Naouri, mais dont trois avec sursis.
Convention radioactive
Le procureur résume les étapes de la surprenante relation : un « rendez-vous précipité » (un vendredi) et dans la foulée (le week-end qui suit), « l’état-major de Jean-Charles Naouri (…) se plie en quatre » pour éditer le contrat de Nicolas Miguet. Quelques jours plus tôt, à la barre, le conseiller chargé des affaires juridiques Jacques Dumas avait raconté au tribunal qu’il avait travaillé sur le document ce week-end-là, après avoir été mis au parfum de la situation le vendredi soir. L’avocat de l’Autorité des marchés financiers pointe du doigt les circonstances étranges de la préparation du pacte : un juriste expérimenté n’aurait-il pas dû avertir Jean-Charles Naouri des risques inhérents à ce contrat passé avec un homme au passé judiciaire lourd ? Un « pacte entre un émetteur de premier plan [Casino] et un journaliste de seconde zone » ainsi que l’appellera le procureur. La réglementation Sapin 2 est encore toute fraîche ; prendre ses précautions est dans l’air du temps. Difficile de ne pas y voir une « convention radioactive » pour l’avocat de l’AMF, Renaud Thominette.
Et puis, comment croire que Jean-Charles Naouri, décrit dans le dossier comme voulant tout contrôler et tout savoir, ait rencontré Nicolas Miguet sans rien connaître de lui alors qu’il désignait la tempête financière qu’il traversait comme étant « sa pire période professionnelle » ? Plus exactement, ni le PNF ni les parties civiles, dont l’AMF, n’avalent cette histoire d’abonnements aux magazines de Nicolas Miguet au profit des 1 800 directeurs de magasins du groupe servie par les dirigeants de Casino pour justifier la relation contractuelle avec le journaliste. « À aucun moment la convention ne mentionne d’abonnements », tranche le procureur. Pour lui, le dossier de l’enquête est clair : le top management de Casino a rémunéré Nicolas Miguet, journaliste à la déontologie douteuse, afin qu’il distille dans ses lettres et dans ses audiotels lus et écoutés par des « petits porteurs » des informations favorables à Casino pour faire remonter le cours des actions de l’enseigne.
Boule de cristal et main invisible
L’avocat de l’AMF souligne d’ailleurs que la défense, bien qu’ayant crié au non-respect du contradictoire, n’a soulevé aucune nullité à l’encontre des enquêtes des autorités poursuivantes que sont l’AMF et le PNF. Et de recentrer le débat : ce n’est pas le procès de « la main invisible » à l’origine des raids des fonds vendeurs à découvert à l’encontre de Casino. Quand bien même ces attaques auraient existé – une information judiciaire est en cours –, cela n’autorisait pas les prévenus à diffuser de fausses informations pour tromper le marché. Sans oublier le fait qu’il existait, à l’époque des faits, « un consensus de marché » sur le fait que Casino ne se portait pas bien, assauts de vendeurs à découvert ou pas. Standard & Poor’s venait de passer, le 3 septembre 2018, la note de Casino de BB+ à BB avec une perspective négative.
Il y a aussi, dans la démonstration du PNF, les rapports de Nicolas Miguet, que Jean-Christophe Michard classe selon qu’ils sont « officiels » ou « caviardés ». Certains sont en tout cas éloquents. Dans l’un d'eux, le journaliste nous explique que « la remontée des cours de l’action Casino de 25 à 45 euros vient exclusivement du fait que les lecteurs abonnés de la lettre La Bourse et de L’Hebdo Bourse, sans oublier les auditeurs de mes services audiotels, ont suivi et amplifié ma stratégie le 11 septembre à midi ». Dans un autre, il renchérit : « Le titre Casino que j’ai conseillé est à +43 % points sur un point bas alors que le titre Rallye (que je n’ai pas conseillé à l’achat) n’est qu’à 14,15 % sur le point bas. C’EST TROIS FOIS MOINS. CQFD. » Sa stratégie de « réinformer en douceur » les petits porteurs avec des informations « perçues comme neutres » fonctionne. Elle a été baptisée « Anschluss », un nom lourd de sens qui n’a pas échappé aux parties civiles et la défense.
Taper sur Carrefour
Si le doute planait encore, il faut se tourner vers la correspondance entre les dirigeants de Casino et le journaliste visiblement propriétaire d’une « boule de cristal », s’étonne le magistrat financier. Une fois sa convention signée avec la clef une rémunération de plus de 800 000 euros, Nicolas Miguet promet de lancer les publications dès le lundi, soit trois jours après son déjeuner avec Jean-Charles Naouri, avec « une montée en puissance des révélations », écrit-il. Comment peut-il savoir à l’avance que les révélations monteront en puissance ? Et puis il y a aussi ce message de Nicolas Boudot qui l’invite à moins taper sur Carrefour en réponse à Nicolas Miguet qui l’informait du titre d’une de ses lettres à paraître : « Carrefour, une année désastreuse ». Le journaliste y trouvait son intérêt : il possédait plus de 150 000 titres Casino.
« C’est dans le journal donc c’est vrai. » Voilà ce que se sont dit les « petits porteurs », affirma l’un de leurs avocats, du côté des parties civiles. Si le journaliste conseille à ses lecteurs d’investir dans Casino, et dénigre Carrefour, ils achètent des actions Casino. C’est ce qu’a fait un couple de commerçants septuagénaires du sud de la France, qui a bazardé ses actions Renault, Carrefour, etc., pour placer son pécule issu de la vente de leur affaire en 2013 dans les titres Casino. Tout en ignorant que « leur conseiller était devenu le conseiller de Casino » par ce « pacte faustien », raconte leur avocat. Sans les informations délivrées par Nicolas Miguet dans ses lettres, il est certain, « à 100 % » que les petits actionnaires auraient investi ailleurs, tonne une autre robe noire, Léah Benudis qui demande la réparation intégrale pour la perte moyenne de 360 000 euros de ses clients, la valeur d'« un appartement », « des années de vie quotidiennes », ou « la tranquillité d’esprit » pour ce public de petits épargnants âgés décidés à se constituer un « portefeuille retraite ». Mais peu accoutumés à Internet et qui font confiance à ce journaliste dont ils ignorent le passé judiciaire.
« Il n’y a pas à ces audiences de nouveau Casino »
« Un bon audiotel dans les dents (…) ce n’est pas du conseil, c’est de la propagande », assène la jeune avocate. Et puis « à 78 ans, on ne rebondit pas ». Il y a aussi cet agriculteur du Nord, qui cumule près d’un million de pertes avec sa compagne. Le portefeuille d’actions qui faisait office de garantie pour emprunter du matériel agricole s’est évaporé. Sa compagne a dû revendre sa maison, achetée grâce à un prêt in fine contracté parce que Nicolas Miguet avait assuré qu’avec les actions Casino, on pouvait toucher 200 000 euros très facilement. Le journaliste n’utilisait jamais le conditionnel, contrairement à ce qu’il soutient, corrigent les avocats des parties civiles. L’agriculteur du Nord, qui loge au camping du Bois de Boulogne le temps du procès, « non loin de chez Jean-Charles Naouri », s’était identifié à Casino, leader français de la distribution, un secteur qui lui parlait. Jusqu’à acheter 44 000 actions Casino à 40 euros l’action, tombées quelque temps plus tard à 46 centimes d’euros, sur les conseils de Nicolas Miguet, le « défenseur des petits porteurs ». « Il avait le cynisme, il avait le charisme. Il était l’homme parfait pour accomplir cette sale besogne », dénonce le plaideur. D’autres actionnaires, qui ont appris l’affaire dans la presse il y a quelques jours à peine, réunissent actuellement les pièces pour se constituer partie civile.
La personne de Casino, personne morale, en a pris pour son grade aussi. « Il n’y a pas à ces audiences de nouveau Casino », déclare le magistrat du PNF Jean-Christophe Michard, qui fustige l’alignement de sa défense sur celles de ses ex-dirigeants. Le Parquet national financier a requis 75 millions d'euros d'amende à l’encontre de l’enseigne. Pour l’avocat de l’agriculteur, le Nouveau Casino cherchera encore à « maintenir l’argent et les profits (…) ll ne faut pas s’attendre à autre chose ». Dans la salle d’audience du procès de Jean-Charles Naouri et consorts pour manipulation de cours, les voix s’élèvent aussi contre les dérives d’un système, dont les ressorts ont fait de Casino, « première entreprise sociale » fondée par Geoffroy Guichard, une entreprise financière surendettée, éloignée de ses salariés et de ses petits porteurs, laissés sur le carreau, lors de la chute du géant français finalement recapitalisé en 2024 par un financier tchèque Daniel Kretinsky.
Anne-Laure Blouin