Une plainte a été déposée en France contre TotalEnergies pour complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées au Mozambique. Elle a été portée par l'European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR), avec le soutien des Amis de la Terre Mozambique, France et Europe (Friends of the Earth Europe).
« Complicité de crime de guerre » : nouvelle plainte déposée contre TotalEnergies
Nouvelle casserole pour TotalEnergies. Un collectif d’associations a porté plainte contre l’entreprise française pour complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées au Mozambique. Le European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) et les Amis de la Terre reprochent à Total d’avoir, depuis 2020, financé et soutenu matériellement des forces militaires mozambicaines en échange de la protection de son projet gazier Mozambique LNG. Ce chantier qui constitue l’un des plus importants projets gaziers d'Afrique avait été lancé dans la région Cabo Delgado, une zone en proie à des attaques du groupe armé non étatique Al-Shabab, mais riche en gaz naturel liquide, rubis, graphite et bois.
L’affaire avait été révélée par les médias Politico et Le Monde en septembre 2024. Le journaliste Alex Perry affirmait dans son article pour Politico avoir pu reconstituer un « récit détaillé des atrocités perpétrées au cours de l’été 2021 par un commando mozambicain, dirigé par un officier qui disait avoir pour mission de protéger “le projet de Total” ». Le grand reporter, à l’instar de des journalistes du Monde et des associations plaignantes, auraient eu accès à des documents internes de la société démontrant que Total avait connaissance de graves violations des droits humains commises par les forces armées mozambicaines contre des civils dès mai 2020. L’association ECCHR, fondée en 2007 par Wolfgang Kaleck et d’autres avocats internationaux spécialisés dans les droits humains, relate sur son site l’existence de « massacres de conteneurs » qui auraient eu lieu sur le site mozambicain de TotalEnergies entre juillet et septembre 2021, et impliqué des membres des forces mozambicaines mises sur pied pour sécuriser la zone. Alex Perry indique dans son enquête que, selon des documents internes de Total datant de l’époque obtenus par l’ONG italienne ReCommon dans le cadre d’une demande administrative d’accès à des documents, TotalEnergies était au courant des accusations d’abus réguliers commis à l’intérieur et autour de la concession par des soldats mozambicains. Dans un communiqué, la firme affirme avoir demandé des comptes à sa filiale mozambicaine qui dément avoir eu connaissance des faits décrits dans l'article de Politico.
Conquête gazière
Le major pétrolier tricolore avait mis à l’arrêt son projet en mars 2021 à cause de l’arrivée des rebelles islamistes (les « Shebabs ») à proximité du site. Le 1er mars 2024, dans un souci de compléter un article du quotidien Le Monde jugé lacunaire, Patrick Pouyanné donnait son compte rendu de la situation trois ans plus tard : « Au Mozambique, nous recevons des rapports de sécurité et des rapports sur les droits de l’homme. Nous remobilisons actuellement nos sous-traitants et il me semble que nous avons pratiquement tout mis en place avec eux. » Et à propos du financement : « Mis en suspens au moment des événements de 2021 (…), nous sommes donc en train de réactiver les opérations avec l’ensemble des instituts financiers à travers le monde. Quand tout cela sera fait, nous redémarrerons le projet. » C’est ainsi que, le 25 octobre dernier, la firme a affirmé que la force majeure qui bloquait le projet d’une valeur de 20 milliards de dollars – pour une production de 13,1 Mt/an et qui pourrait atteindre 43 Mt/an – était écartée. L’entreprise française n’est pas la seule à parier sur le potentiel de la région. L’américaine ExxonMobil attendait, pour valider sa décision finale d'investissement – de 30 milliards de dollars – dans son projet Rovuma LNG, de voir si TotalEnergies levait la force majeure pour poursuivre ses activités dans la région. Le cabinet Deloitte a conclu dans un rapport de 2024 que les projets « pourraient faire du Mozambique un des dix premiers producteurs mondiaux (de gaz, ndlr), contribuant à 20 % de la production africaine d'ici à 2040 ».
« Les forces de sécurité ne parviennent toujours pas à sécuriser des zones entières où les insurgés restent présents et actifs »
Total a également affirmé avoir mis en œuvre les actions proposées par Jean-Christophe Rufin, médecin, diplomate et écrivain, missionné par TotalEnergies en décembre 2022 pour évaluer de manière indépendante la situation humanitaire dans la province du Cabo Delgado. Un rapport corédigé avec Ingrid Glowacki (l’épouse de Christophe Rufin) et rendu public par Total en 2023. Les ONG remontées contre le projet concèdent une amélioration générale, mais alertent l’opinion sur la dangerosité et l’instabilité persistante dans la région. « Les forces de sécurité ne parviennent toujours pas à sécuriser des zones entières où les insurgés restent présents et actifs. »
Dans un courrier du 17 novembre 2023 adressé aux soutiens financiers du projet, une centaine d’organisations de la société civile appelaient à l’arrêt du projet. La lettre dénonçait également les impacts humanitaires et sociaux et climatiques du projet et mettait en doute les retombées favorables des « recettes potentielles de Mozambique LNG (…) sur la population ». « Depuis le début du projet, les promoteurs de Mozambique LNG, d’abord Anadarko puis TotalEnergies, ont sous-estimé les risques humanitaires et sécuritaires, ainsi que la complexité des opérations dans une telle zone de conflit. » Pour les associations, il faut craindre que les insurgés ciblent les infrastructures de TotalEnergies, pour atteindre sa cible : le gouvernement mozambicain qui souvient le projet. « Il est donc très probable que les insurgés réagiront aux prochaines mesures prises par TotalEnergies, notamment la levée de la force majeure et la reprise des opérations. »
Information judiciaire ouverte en 2023
Cette affaire a déjà donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire contre TotalEnergies à la suite d’une plainte déposée en octobre 2023, pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger lors de l’attaque de mars 2021 de la ville de Palma, voisine du site de Total au Mozambique. Des sous-traitants avaient trouvé la mort lors de cette attaque. C’est l’avocat Henri Thulliez, avocat au barreau de Paris, qui avait assisté les plaignants : trois survivants et quatre proches, de nationalités sud-africaine et britannique, accusaient TotalEnergies de ne pas avoir assuré la sécurité de ses sous-traitants. Selon l’Agence France Presse, la justice mozambicaine et la commission des droits de l'homme du Mozambique ont chacune ouvert une enquête à l’été 2025, des investigations que TotalEnergies dit avoir sollicitées.
Le journaliste Alex Perry décrypte le revers de fortune de TotalEnergies : « Il [Patrick Pouyanné] avait prévu de faire du mégaprojet mozambicain la vitrine de ses ambitions pour un avenir à faible émission de carbone. Au lieu de cela, sa stratégie d’investissements risqués dans des régions instables du monde risque désormais de se heurter aux efforts juridiques croissants visant à traduire les multinationales devant la justice internationale. » Les entreprises ont beau déployer efforts et investissements pour accompagner leurs projets, les radars associatifs détectent les failles du système. Les 40 millions de dollars injectés par TotalEnergies entre 2022 et 2023 (soit 0,17 % de l’investissement dans le projet Mozambique LNG) dans un programme socio-économique « Pamoja Tunaweza », conçu pour générer des revenus locaux, diversifier l’économie locale, promouvoir les droits fondamentaux et son engagement à fournir du gaz aux locaux ne lui ont pas évité une nouvelle mise en cause de sa responsabilité du fait de ses projets africains, dépeints comme des « bombes climatiques » par les militants écologistes. Affaire à suivre.
Anne-Laure Blouin