Dans La République, Platon explique que la solidité d’une cité repose sur l’éducation globale de ses gardiens, chargés d’en assurer la protection. De la même manière, une entreprise renforce sa résilience face aux risques en formant ses collaborateurs, premiers remparts contre les atteintes à la probité et défenseurs des valeurs éthiques de l’entreprise. Pour qu’elle soit efficace, cette éducation doit être complète. Cette idée impose de dépasser les formations cloisonnées pour privilégier une approche transversale. C’est uniquement à cette condition qu’elle pourra ruisseler vers un autre pilier de l’intégrité, la culture d'intégrité au sein de l'entreprise.
Samuel Guetta, Lior Delfassy (Novlaw Avocats) : Les coûts d’une approche cloisonnée
Si la loi Sapin 2 a consacré la formation comme l’une des composantes essentielles de la gestion des risques, les recommandations de l’Agence française anticorruption (AFA) rappellent qu’elle doit refléter l’ensemble des risques identifiés dans la cartographie. Les risques ne se présentent jamais isolément : corruption, sanctions économiques, blanchiment ou atteintes aux droits humains s’entrecroisent, se combinent. Ceux qui les traitent de façon cloisonnée prennent le risque de créer des angles morts dans la prévention. La transversalité relève d’abord d’un choix pédagogique, en liant les notions nouvelles à des notions déjà acquises, on facilite leur apprentissage. Au-delà de ce choix pédagogique, la transversalité est un levier essentiel pour assurer la cohérence du dispositif de prévention des risques d’intégrité.
La formation : un vecteur de la culture d’intégrité au sein de l’entreprise
C’est l’instance dirigeante qui lance la démarche de mise en œuvre du dispositif anticorruption1. Cet engagement ne peut rester théorique : il se manifeste notamment par le souci de s’assurer que les collaborateurs disposent des connaissances nécessaires2. La formation est l’outil parfait pour que les valeurs portées par l’entreprise soient traduites en comportements concrets. La formation est en effet l’occasion de les adapter à chaque fonction, chaque situation rencontrée et à chaque risque identifié dans la cartographie.
Car la formation n’est pas uniquement un moyen d’apprentissage théorique, elle est également le vecteur de diffusion du code de conduite, traduction opérationnelle de l’engagement de l’entreprise en faveur de l’intégrité. Elle transforme ces principes en pratiques quotidiennes. En rappelant à chaque collaborateur qu’il est un acteur de la prévention, elle instaure une dynamique de responsabilisation collective.
La formation est enfin un vecteur de prévention. Au-delà de la sensibilisation, elle engage directement la capacité de l’entreprise à détecter, prévenir et gérer ses expositions aux risques juridiques, financiers ou réputationnels. Les collaborateurs constituent la première ligne de défense : leur vigilance conditionne l’efficacité des dispositifs d’alerte et de contrôle.
Ce que coûte une approche cloisonnée
Un salarié formé à l’anticorruption mais non sensibilisé aux sanctions économiques peut ignorer des indices laissant penser qu’un tiers à risque de corruption peut aussi être exposé à un embargo. L’affaire Damen Shipyards3, chantier naval néerlandais, poursuivie aux Pays-Bas pour des faits mêlant corruption et violation des sanctions internationales visant la Russie, illustre ce risque quand on ne prend pas la peine de vérifier les angles morts. De même, la mission conduite par l’AFA en 20244 sur les plateformes portuaires françaises a mis en lumière une sous-estimation du risque corruptif dans un contexte marqué par le narcotrafic et le crime organisé, conduisant le législateur à rendre obligatoire la formation contre la corruption des acteurs de la sûreté portuaire5. Et comment ne pas mentionner l’affaire Lafarge en Syrie, dont le procès pour financement du terrorisme et violation d’un embargo européen doit s’ouvrir à l’automne 2025, illustre également cette interconnexion. En cherchant à maintenir son activité dans une zone de conflit, le groupe s’est ainsi trouvé au croisement de risques : corruption, sanctions économiques, mais aussi une enquête en cours pour complicité de crimes contre l’humanité6. Autant d’exemples qui montrent que traiter les risques en silo revient à priver les collaborateurs d’une vision globale et opérationnelle de leur exposition réelle.
Cette fragmentation a aussi un coût opérationnel. Multiplier les formations, les supports et les intervenants entraîne inéluctablement une dispersion des efforts et une duplication des ressources. Là où une approche intégrée permettrait de mutualiser les moyens, l’approche cloisonnée dilue les investissements et réduit leur impact.
De même, des formations dispersées et incohérentes renvoient l’image d’un dispositif de conformité peu structuré, aux exigences variables et peu lisibles. Cela fragilise la crédibilité de l’entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes : collaborateurs, partenaires, clients, mais aussi, vis-à-vis des régulateurs. Ces derniers ne pourront alors que relever un décalage avec leurs attentes, ce qui accroît le risque pour l’entreprise de se voir sanctionner. Dès lors, il est désormais indispensable de penser la formation dans une logique décloisonnée, pour restaurer sa cohérence, renforcer sa portée stratégique et répondre aux exigences des régulateurs comme aux attentes des parties prenantes.
Cap sur les risques
Les recommandations de l’AFA posent une exigence claire : le contenu des formations doit être « adapté à la nature des risques, aux fonctions exercées et aux zones géographiques d’activité de l’entreprise7 ». La formation est donc conçue comme d’un véritable outil opérationnel, aligné sur la cartographie des risques et les réalités de terrain.
Pour autant, dans son rapport annuel de 2024, l’AFA relevait que « les formations déployées par les entreprises contrôlées sont fréquemment trop génériques et insuffisamment adaptées aux risques de corruption spécifiques8 », ajoutant qu’elles « ont rarement une dimension pratique9 ». Ces critiques montrent que de nombreux dispositifs ne répondent pas encore à l’exigence d’adaptation formulée par le régulateur.
Face à ces critiques de l’AFA, qui seraient sans doute reprises par de nombreuses autorités de contrôle, l’approche décloisonnée permet non seulement de renforcer l’ancrage des savoirs, mais aussi de développer une vision systémique des enjeux de conformité. Il ne s’agit plus de cocher une case, mais de former des acteurs responsables, capables d’identifier les risques croisés, de faire les bons arbitrages, et de contribuer activement à la maîtrise des risques.
Or, cette démarche et perception des équipes comme de véritables chaînons de la prévention des risques a également un impact sur la manière dont sont construits les autres composants d’un programme de conformité. Prenons la cartographie des risques, qui hiérarchise et documente les expositions aux risques propres à l’entreprise. Et, parce que les risques sont interconnectés, ils doivent être abordés conjointement. Une formation traitant à la fois des risques de corruption, de sanction internationale, de vigilance, ou encore de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LCB-FT), favorise une compréhension globale des bons comportements à adopter et des questions à se poser face à une situation qui suscite le doute – ou pire ! Cette approche décloisonnée de la formation en compliance génère un véritable cercle vertueux avec la cartographie des risques. En formant les collaborateurs à une compréhension transversale des thématiques, on leur donne les clés pour identifier les risques dans toute leur complexité et leurs interactions. Cela renforce la pertinence des contributions lors des exercices de cartographie : les opérationnels ne perçoivent plus les risques de manière isolée ou théorique, mais sont capables de les relier à des situations concrètes, à des arbitrages vécus ou à des enjeux métiers croisés. On passe ainsi d’un exercice déclaratif à un véritable diagnostic stratégique, mieux ancré dans la réalité du terrain.
En retour, cette cartographie enrichie alimente à son tour le dispositif de formation, en fournissant des illustrations de cas réels, ancrés dans le vécu de l’entreprise, qui permettent de contextualiser les messages, d’en montrer la portée concrète, et d’engager davantage les participants. La formation devient ainsi le prolongement vivant de la cartographie, et non un exercice figé ou standardisé.
Concrètement, pour favoriser ce cercle vertueux, des actions peuvent être menées, telles que :
- impliquer les métiers dans la co-construction des modules : en s’appuyant sur les retours de cartographie pour identifier les situations à risque à forte valeur pédagogique ;
- organiser des ateliers de sensibilisation en amont ou en parallèle des campagnes de cartographie, pour faire monter en compétence les contributeurs sur la grille de lecture des risques ;
- créer un référentiel partagé de scénarios réels, issus de l’expérience interne ou externe, pour illustrer les formations et nourrir les cartographies ;
- assurer un retour d’expérience post-cartographie : identifier les zones de méconnaissance ou d’angles morts révélés par l’exercice, afin d’ajuster le plan de formation.
Ainsi, sur le plan externe, la formation décloisonnée constitue un gage de cohérence vis-à-vis des régulateurs et des parties prenantes. Elle démontre la capacité de l’entreprise à mettre en œuvre une gouvernance unifiée des risques d’intégrité. Sur le plan interne, elle optimise les ressources en réduisant le temps de formation et en améliorant l’impact global, tout en mutualisant les efforts entre fonctions.
Ce plaidoyer pour une approche décloisonnée ne doit pas pour autant éluder une question légitime mérite d’être posée : les autorités de contrôle — à commencer par l’AFA — ne risquent-elles pas de percevoir négativement une formation qui regrouperait plusieurs thématiques comme la LCB-FT et l’anticorruption ? Ne vont-elles pas, au contraire, exiger des actions strictement thématiques, voire des modules spécifiquement dédiés à chaque exigence réglementaire ? Ce doute n’est pas théorique. L’AFA a déjà reproché à certaines entreprises de ne pas avoir réalisé une cartographie des risques anticorruption distincte, conforme aux exigences de la loi Sapin 2, ou d’avoir dilué les messages clés dans des dispositifs jugés trop génériques. Ces critiques invitent à la prudence.
Cette interrogation ne signifie pas que toute approche décloisonnée serait disqualifiée d’emblée. À condition de faire preuve de rigueur méthodologique, de respecter les recommandations spécifiques de chaque autorité compétente (ACPR, Cnil, AFA, OCDE…), et de démontrer clairement comment chaque exigence est prise en compte, cette approche peut non seulement se justifier, mais s’avérer plus efficace pédagogiquement. Il s’agit donc moins d’un choix de simplification que d’un travail d’intégration raisonnée, au service d’une meilleure compréhension globale des risques. Dans cette perspective, le décloisonnement n’est pas une dilution, mais une mise en cohérence — exigeante — des obligations de compliance.
Par conséquent, il est essentiel d’« abattre les barrières traditionnelles entre les disciplines et concevoir comment relier ce qui a été jusqu’ici séparé10 », afin de faire de la transversalité non pas un simple principe pédagogique, mais un véritable levier stratégique au service d’une culture d’intégrité.
1 Recommandations de l’Agence française anticorruption, 4 décembre 2020, para. 17.
2 Recommandations de l’Agence française anticorruption, 4 décembre 2020, para. 23.
3 Reuters, «Prosecutors accuse Dutch shipbuilder Damen of corruption, violating sanctions», 25 avril 2025. URL : https://www.reuters.com/sustainability/society-equity/prosecutors-accuse-dutch-shipbuilder-damen-corruption-violating-sanctions-2025-04-25/.
4 Rapport annuel d’activité 2024 de l’Agence française anticorruption, page 30.
5 Loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic.
6 Le Monde avec AFP, «Lafarge et huit personnes seront jugés pour "financement du terrorisme" via la filiale syrienne du groupe», le 16 octobre 2024. URL : https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/10/16/lafarge-et-huit-personnes-seront-juges-pour-financement-du-terrorisme-via-la-filiale-syrienne-du-groupe_6353628_3224.html.
7 Recommandations de l’Agence française anticorruption, 4 décembre 2020, para. 191.
8 Rapport annuel d’activité 2024 de l’Agence française anticorruption, page 46.
9 Rapport annuel d’activité 2024 de l’Agence française anticorruption, page 46.
10 Préface de Federico Mayor, Directeur général de l’UNESCO, dans Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Éditions UNESCO, 1999, p.7
SUR LES AUTEURS
Samuel Guetta conseille ses clients dans la conception, la mise en œuvre et l’audit de programmes de conformité, ainsi que dans la conduite d’investigations.
Lior Delfassy est expert en sanctions internationales, LCB-FT et contrôle des exportations. Il accompagne notamment ses clients sur des problématiques liées aux sanctions russes et à la réglementation financière.