Dans le procès de TotalEnergies intenté par des ONG pour obtenir du pétrolier qu'il applique son devoir de vigilance, les témoignages des experts réaffirment la solidité des travaux du Giec et le retard dramatique de nos sociétés à préparer la sortie des énergies fossiles.

La justice des hommes n’a jamais aussi bien porté son nom. L’affaire jugée au tribunal judiciaire de Paris les 19 et 20 février 2026 porte, et les mots sont pesés, sur la « trajectoire » de l’humanité. Les deux jours d’audience consacrés à l’audition de quatre experts des enjeux climatiques et énergétiques, aux côtés des représentants des parties, ont confirmé le caractère exceptionnel du dossier TotalEnergies. Une organisation plutôt rare pour un procès civil, qui s’est ouvert avec une journée de débats, laissant fuser quelques vers d’Orelsan, sur la teneur du devoir de vigilance, le 19 février. Le 20, Valérie Masson-Delmotte et Céline Guivarch, deux scientifiques fortement impliquées dans les travaux du Giec, Christian Gollier, spécialiste de l’économie du climat et de l’énergie, et Fabien Roques, ingénieur et économiste et Vice-Président Exécutif chez Compass Lexecon, se sont succédé à la barre pour tenter d’éclairer les juristes sur les tenants et aboutissants physiques, scientifiques et économiques de la production de gaz à effet de serre, et en particulier de pétrole.

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C’est la loi de 2017 sur le devoir de vigilance qui a ouvert la porte à ce litige extraordinaire qui donne à des magistrats la charge de se prononcer grosso modo sur le droit d’une entreprise à poursuivre ses activités polluantes. Cela fait maintenant six ans que 4 ONG et 13 collectivités locales – Paris est la seule à avoir passé les filtres de la recevabilité – tentent d’assigner en justice le numéro 16 mondial du pétrole (6e selon la coalition). Après maints obstacles procéduraux, le dossier est parvenu jusqu’à la chambre du tribunal de Paris spécialisée dans les contentieux émergents, créée en 2024 et présidée par Laure Aldebert qui tient dans cette affaire le rôle du rapporteur.

Deux questions centrales se posent : celle de savoir si le climat entre dans le champ d’application des obligations de vigilance qui imposent aux entreprises d’identifier les risques et de prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l'environnement. Et celle portant sur le pouvoir des juges : peuvent-ils contraindre TotalEnergies à réduire rapidement ses émissions sur l’ensemble de ses activités (l’exploration, l’extraction, la production et l’utilisation de ses produits) et à adopter les mesures nécessaires, telles que la cessation de nouveaux projets pétroliers et gaziers.

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À la barre de la chambre 2-13, Valérie Masson-Delmotte et Céline Guivarch ont successivement rappelé que les travaux du Giec fournissaient un consensus mondial basé sur relecture de 85 000 études scientifiques menées aux quatre coins du globe – « les documents les plus relus au monde », a assuré Valérie Masson-Delmotte. Un consensus aboutissant, n’en déplaise à Donald Trump et à ses amis climatosceptiques, au constat de l’entière responsabilité des activités humaines dans ce réchauffement climatique inédit, comme on n’en a jamais connu en deux siècles. « Aucun facteur naturel ne l’explique », répètent les scientifiques interrogés. Les conséquences du réchauffement climatique (montée des eaux, fréquence et intensité des vagues de chaleur, pluies extrêmes, aggravation des sécheresses, et donc des risques d’incendie, multiplication des cyclones tropicaux de degré 5, les plus dévastateurs) sont connues des scientifiques depuis les années soixante-dix. À mesure que le réchauffement climatique franchit de nouveaux paliers de température, les risques augmentent de manière progressive, s’intensifiant à chaque fraction de degrés gagnés. Ils concernent près de la moitié de l’humanité, soit environ 3,5 milliards de personnes fortement exposées aux effets du réchauffement climatique, alors même qu’elles figurent parmi les populations qui y contribuent le moins. Note d’espoir : les sciences du climat ont également établi que si l’on atteint « zéro émission de C02 », on stoppe le réchauffement climatique. Ce qui n’empêchera pas le C02 déjà rejeté dans l’atmosphère, et celui qui continuera de l’être pour assurer l’application des mesures de transition énergétique, de faire son œuvre. « Le C02, c’est un déchet à longue durée de vie. Les puits naturels de carbone sont fragilisés par le réchauffement, et les C02 non capturés restent mille ans dans l’atmosphère », explique Valérie Masson-Delmotte.

« Quelle est la finalité des trajectoires du Giec ? », s’enquièrent les juges au sujet des différentes prévisions de la communauté des scientifiques. Le Giec met au point différents scénarios des futurs possibles en fonction de divers facteurs (politiques publiques, technologies propres…). Neutre, il ne donne pas de feuille de route aux pouvoirs publics, mais souffle des pistes comme celle du principe de responsabilité adossé aux capacités financières et à la longueur de la période d’émission des GES d’un acteur privé. Des scénarios utiles pour les entreprises qui n’avancent qu’à coups de projection du futur pour établir leur stratégie, intimement liée aussi aux politiques et à leur retournement, rappelle Florian Roques. Illustrant ses propos avec les entreprises laissées sur le carreau par un Donald Trump qui a sifflé la fin de la partie de l’éolien en mer.

Trajectoires, scénarios, prévisions… Peu importe le nom qu’on lui donne. Il s’agit bien du futur de l’humanité dont il est question entre les quatre murs du nouveau palais de verre aux toits-terrasses végétalisés pour les futurs coups de chaud. Céline Guivarch avertit le tribunal : « Les choix que nous faisons au cours de cette décennie auront des conséquences pour les milliers d’années à venir. » Selon ses homologues et elle, ne rien changer entraînerait l’humanité dans un « monde très différemment de celui que l’on connaît ». Dans lequel nos enfants vivraient des événements climatiques extrêmes à l’image des inondations qui ont frappé les habitants du centre de la France ces derniers jours. Nous devrions alors franchir certains points de bascule alarmants, comme la transformation de l’Amazonie en savane, qui lâcherait alors le carbone qu’elle stocke. L’un des deux avocats de TotalEnergies, Romaric Lazerges, observe le parti pris de Valérie Masson-Delmotte qui signe des tribunes contre son client, et qualifie de « théoriques » les prévisions du Giec. Ce que la scientifique réfute avec une indignation non feinte : « Si vous sortez du sous-sol des ressources, vous les commercialisez, vous allez mécaniquement entraîner une hausse émission des gaz à effet de serre. » Le réchauffement climatique et les travaux du Giec n’ont rien de « théorique ». La chercheuse de Paris Saclay adhère à la thèse des demandeurs qui souhaiteraient que TotalEnergies intègre dans sa cartographie des risques ceux liés à ses émissions de scope 3 – c’est-à-dire celles émises par les consommateurs finaux des énergies écoulées par l’entreprise. « La notion de neutralité carbone n’a de sens qu’en prenant compte des émissions de scope 3. » Pour la scientifique, notre salut ne passera que par une baisse drastique de la production de pétrole.

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Problème : l’entreprise ne fait que répondre à une demande. Et selon l’économiste Fabien Roques, depuis deux siècles, la demande d’énergie ne fait que grimper (sauf période exceptionnelle du Covid), et ce, en forte corrélation avec la démographie et la croissance économique. Le CO2 part en fumée pour nos besoins de chauffage (1/3 du C02 émis), du transport (16 %), de l’industrie manufacturière et de construction (12 %) et nos activités des secteurs tertiaires pour le reste. Fabien Roques potasse les questions d’économie et d’énergie depuis plusieurs années ; il sait bien que la biomasse, le charbon, le pétrole, le gaz, le nucléaire, le solaire sont des sources d'énergie qui ne se remplacent pas les unes les autres, mais qui se superposent pour répondre à nos modes de vie toujours plus gourmands en énergie. Et d’expliquer que les freins à la transition dans les différents secteurs tiennent beaucoup aux infrastructures et aux chaînes de valeur, construites sur des années, voire des siècles. En clair, on ne dispose pas encore des réseaux pour transporter l’électricité qui remplacerait le pétrole. Et puis il y a les obstacles d’ordre administratif avec des autorisations obtenues au prix d’une attente de plusieurs années – ou ceux d’ordre économique avec des coûts pour la compétitivité et les ménages, ou encore ceux relatifs à la main-d’œuvre qualifiée encore rare. « Dans un scénario ambitieux sans atteindre le net zéro, il faudrait doubler les investissements d’ici 2035. » Dans l’imaginaire collectif, ces investissements viendront du secteur privé, précise Fabien Roques. « Il y a un consensus pour dire qu’il faut appliquer le principe du pollueur-payeur pour cette transition. » À la question du tribunal de savoir si la demande en énergie pourrait décroître, l’expert répond par des constats. La demande en charbon a entamé une baisse dans les pays de l’OCDE (mais pas dans ceux qui se développent encore), celle en pétrole ralentit mais poursuit son augmentation, tandis que celle en gaz augmente un peu partout. Et puis il y a les politiques publiques.

Quant à Christian Gollier, le professeur qui a fait rire le public en cette audience du 20 février 2026, il confirme qu’« on aurait dû commencer la transition il y a trente ans » et partage l’avis des trois experts passés avant lui sur l’application nécessaire du principe du pollueur-payeur qu’il préconise de compléter par un système de taxe carbone. Dans lequel les entreprises très émettrices rachètent les droits à polluer de celles qui le sont moins, et où l’État soutiendra avec l'argent récolté les ménages faisant face à la flambée des prix induite par la transition (le prix de l’action double si l’on verdit sa production). Pour cet économiste du climat et auteur d’une douzaine d’ouvrages sur le sujet, l’action est très onéreuse, mais le coût de l’inaction l’est encore plus. Il conclut son propos avec une citation de Coluche : « Quand on pense qu'il suffirait que les gens n'achètent plus pour que ça ne se vende pas. » Façon pour lui de dire qu’il ne faut pas concentrer uniquement ses efforts pour taper sur les entreprises, mais qu’il faut influencer sur la demande. Une matinée d’auditions plutôt déprimante qui s’achève sur un triste constat : face au changement climatique, « oui on est devant un échec radical de notre société ».

Anne-Laure Blouin