David de Stefano a vite monté sa boutique homonyme. Il y a plus de quinze ans, l’avocat aux origines italiennes est parti en croisade contre le fisc, armé de ses mots. 

Dans son bureau trône un agrandissement du visage d’Abraham, tel que l’a peint Caravaggio dans le Sacrifice d’Isaac conservé à la Galerie des Offices de Florence. Un indice de l’importance que revêt pour David de Stefano la figure du père. Le sien lui répétait qu’il y avait trois choses essentielles dans la vie : « Le travail, le travail et le travail », raconte cet avocat expert de la procédure et du contentieux fiscal. Ce père le destinait à la médecine. Mais le lycéen s’est laissé séduire par une autre spécialité de sa région natale, la Bourgogne. Ni la volaille de Bresse, ni les escargots, ni la moutarde : le droit fiscal. Une matière phare de l’université de Dijon, où enseignait le grand Maurice Cozian, auteur du célèbre « Cozian », ouvrage compulsé par tous les fiscalistes dignes de ce nom. Inspiré à la fois par son histoire familiale — celle de paysans du sud de l’Italie venus en France pour fuir la pauvreté et l’injustice — et par le Robin des Bois de son enfance, version Walt Disney, David de Stefano sait très tôt qu’il veut défendre les autres. Pas seulement la veuve et l’orphelin. L’avocat défend tout le monde, de la prostituée à la multinationale. 

Dijon, Paris, Nancy, Luxembourg… David de Stefano fait des allers-retours entre la capitale et l’Est pour accumuler diplômes et expérience. Il valide son DJCE dans la ville aux portes d’or, puis obtient le Capa et un DEA de droit privé dans la Ville Lumière. Il effectue un stage de fin d’études à la Cour de justice des Communautés européennes, dans la Gibraltar du Nord, où il travaille en fiscalité communautaire auprès d’un juge polonais. Ses autres stages, il les fera en fusions-acquisitions chez Linklaters et Sullivan & Cromwell. Un jour, un ami lui soumet une proposition de rectification fiscale. Il se retrouve démuni. Il comprend alors qu’il doit se tourner vers la procédure fiscale pour « s’ancrer dans la réalité ». Il pousse la porte de Laurant & Michaud, où il apprend sa matière : le contentieux fiscal. Autre leçon de ces premières années : « La garantie d’une indépendance réelle dans l’exercice de ce métier doit être absolue, ce qui exige la solitude et la maîtrise individuelle de son art. »

« Les avocats exerçant en contentieux fiscal sont les Robin des Bois du barreau » 

Depuis dix-huit ans, ce Bourguignon se lève chaque matin pour affronter le fisc, son Goliath : « Le géant qui a tous les pouvoirs pour vous détruire ou vous ruiner. » ll se bat à l'aide de petits cailloux : les vices de procédures. Pour lui, le contrôle et le contentieux fiscal ressemblent à un état de siège, parfois à une véritable guerre. « Les avocats exerçant en contentieux fiscal sont les Robin des Bois du barreau », sourit-il, obsédé par les nullités. Souvent, la procédure est perçue comme un prétexte du coupable. Pour David de Stefano, c’est exactement l’inverse : une garantie contre l’arbitraire. « L’erreur est humaine, et l’inspecteur des impôts l’est tout autant », plaisante-t-il à moitié. Son objectif : créer des « conditions d’écoute » pour toucher ceux qui peuvent se permettre le luxe de ne pas vous écouter. Son credo, qu’il appelle « la tendresse radicale », consiste à placer le respect de l’autre au-dessus de tout. « L’art consiste à faire reconnaître l’erreur avant la saisie du juge. Il faut être d’une précision implacable quand on lance les petits cailloux. » Aux contribuables, son conseil est simple : rendre à César ce qui est à César et choisir la voie la plus imposée. Il sera toujours possible de contester ensuite ! Aux plus jeunes, il recommande de « mettre tout leur cœur et toute leur intelligence dans ce qu’ils font, sans s’inquiéter de rien, pour réussir dans ce métier qui vous dévore ».

Âme spirituelle

Contrairement à d'autres, ce supporter du Milan AC ne parie pas sur l’intelligence artificielle (IA), qu’il juge incapable de raisonner stratégiquement. Dans un métier où il faut se renouveler et apprendre sans cesse, s’en remettre à l’IA reviendrait à renoncer. « Le risque, c’est une utilisation qui confinerait à une sorte de démission de l’acteur et, in fine, une justice vidée de son âme. » Inspiré par la philosophie asiatique, il croit que rien de durable ne se construit dans la facilité. Or, pour lui, l’IA est la facilité. C’est ainsi qu’il observe d’abord l’ouvrage, le travail qui a conduit à l’œuvre. Qu’il s’agisse du premier opus du Parrain de Francis Ford Coppola — originaire de la Basilicate comme sa famille —, du téléfilm Joseph avec Ben Kingsley, ou du Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, il regarde avant tout le travail derrière l’art. Il a aimé La Passion du Christ aussi — peu surprenant pour quelqu’un qui a envisagé un temps la voie du monachisme. David de Stefano lit des auteurs spirituels : Fabrice Hadjadj, Erri De Luca ou Maurice Bellet. Il a aussi marché sur les chemins de Saint‑Jacques‑de‑Compostelle (1 200 kilomètres parcourus en un mois et demi) avant de passer le second tour de la Conférence du stage — « cette armée des chercheurs de la parole qui sauve ». Il y est élu 12ᵉ secrétaire, celui qui a la charge des finances. On l’a compris : l’injustice le répugne. À ce titre, il se méfie des modes alternatifs de résolution des litiges et de la justice négociée. « La CJIP, c’est la résurgence du commerce des indulgences », dit-il en citant au passage Jean de La Fontaine et Les Animaux malades de la peste. Autrefois, explique-t-il, les docteurs en droit fiscal débattaient du critère séparant optimisation et évasion fiscale. « Aujourd’hui, c’est le parquet qui le décide. » Si l’affaire Henriette Caillaux — l’épouse d’un ministre des Finances qui assassina le directeur du Figaro — l’a marqué (« je découvrais qu’on pouvait tuer sans être déclaré coupable »), il a admiré, dans sa jeunesse, Éric Dupond‑Moretti, « l’avocat », pour avoir contribué à démocratiser les décisions d’acquittement.

Pour finir avec ses péchés-mignons — autre que ses enfants avec qui il essaie de déjeuner chaque jour —, citons les rascatielli, ces pâtes de semoule roulées à la main avec une sauce aux poivrons, et le ragù de viande, sauce tomate et raifort râpé préparée par sa grand-mère, sa grand-tante ou sa mère. Billets d’avion pour l’Italie bookés.

Anne-Laure Blouin

Personne citée :

David de Stefano

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