Le procès à l'encontre de Jean-Charles Naouri, ex-PDG du groupe Casino doit permettre de savoir si oui ou non le chef d'entreprise a rémunéré un journaliste en contrepartie de la diffusion d’informations destinées à faire remonter le cours de Bourse des actions Casino. 

Les dirigeants de Casino ont-ils décidé de rémunérer le journaliste Nicolas Miguet pour faire repartir à la hausse le cours des actions Casino ? C’est la question au cœur du procès qui s’est ouvert le mercredi 1er octobre 2025 au tribunal judiciaire de Paris, en présence des prévenus : Jean-Charles Naouri, PDG de Casino entre 2005 et 2024, Nicolas Boudot, directeur de la communication externe, Jacques Dumas, conseiller du PDG, Franck-Philippe Georgin, ancien secrétaire général de Casino, et Nicolas Miguet, journaliste connu pour ses analyses boursières, sa défense des petits porteurs, mais aussi multicondamné pour fraude fiscale, abus de biens sociaux, escroquerie et manipulation de cours.

Faits reprochés : manipulation du cours de la Bourse, diffusion de fausses rumeurs et corruption, passive et active. Selon la thèse du Parquet national financier (PNF), Nicolas Miguet aurait touché de Casino quelque 823 000 euros pour redorer l’image du groupe Casino sur les marchés, alors très mal en point, entre septembre 2018 et mai 2019, au moyen de suggestions et de recommandations d’achat à ses lecteurs dans ses lettres boursières. La transaction aurait été conclue au mois de septembre 2018, après une brève rencontre entre le journaliste sulfureux et le chef d’entreprise Jean-Charles Naouri, qui n’a pas hésité à qualifier de « vulgaire » le langage de ce partenaire d’affaires qu’il n’aurait jamais revu par la suite. La relation entre les deux hommes constituait le nœud des premiers débats du procès.

« Si on vous invite à déjeuner, vous ne dites jamais non ? »

Une seule rencontre de quarante-cinq minutes, le 14 septembre 2018, organisée par Nicolas Boudot, que le grand patron de Casino finit par accepter, ne pouvant plus décemment repousser les avances du journaliste. Pourquoi Jean-Charles Naouri prend-il le temps de discuter avec cet individu qu’il ne connaît pas ? Nicolas Miguet aurait insisté tout l’été auprès de la secrétaire du PDG, et ce dernier avait déjà reporté plusieurs fois le déjeuner. « Si on vous invite à déjeuner, vous ne dites jamais non ? », l’interroge la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, perplexe devant les explications de Jean-Charles Naouri. C’est comme si cet homme d’affaires à l’agenda sûrement bien rempli mettait un point d’honneur à rencontrer tous ceux qui sollicitent un rendez-vous avec lui. Sur la question de savoir si Jean-Charles Naouri connaissait Nicolas Miguet avant le rendez-vous, les réponses du PDG restent nébuleuses malgré la clarté et l’intelligibilité qui caractérisent son phrasé. L’homme a fait ses classes à l’ENA et à Harvard avant de se bâtir une carrière dans l’administration : inspecteur des finances d’abord, au Trésor ensuite, puis directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy de 1982 à 1986, avant de rejoindre le privé. Et de créer le fonds d’investissement Euris, qui sauvera Rallye – un groupe breton de grande distribution – en le rachetant en 1991 puis en le faisant fusionner un an plus tard avec Casino, sur lequel Jean-Charles Naouri a pris le contrôle en 2005 et « qui offrait une complémentarité géographique ». Comprendre : la fusion allait équilibrer la couverture du territoire français par le groupe Rallye-Casino ainsi redessiné, tout en assurant la survie du réseau breton de commerces. 

Parmi toutes les personnes qui travaillent auprès de Jean-Charles Naouri, il n’y en avait pas une pour lui faire une fiche de présentation de Nicolas Miguet ? Il semblerait que non, puisque le patron et propriétaire de Casino n’avait pas été mis au courant des 19 condamnations qui entachaient la réputation du journaliste. « Jamais je n’aurais rencontré quelqu’un si j’avais su qu’il était un peu sulfureux. » À la question de savoir s’il n’avait pas, par curiosité, tapé le nom du journaliste dans Google (« En 2018, Internet existait déjà », ironise la juge), mêmes réponses vagues. Jean-Charles Naouri savait qu’il était un journaliste du milieu boursier suivi par un public de petits porteurs, point barre. Il concède en revanche un mea culpa sur la signature de la convention liant Casino à Nicolas Miguet. Il s’en défend pourtant en expliquant avoir eu de l’intérêt pour les idées du journaliste, comme celle de créer un « club d’actionnaires » ou celle de dynamiser les assemblées générales avec des interventions de patrons de branches, ou encore de faire parler de Casino dans les médias grâce à trois reportages à la télévision, notamment au journal de France 2. « Des remarques toutes simples » qui l’auraient distingué des agences de communication avec lesquelles le groupe travaillait habituellement, et auxquelles il n’aurait d’ailleurs jamais été présenté. Nul besoin : le journaliste exécutait sa mission seul. 

La présidente Bénédicte de Perthuis résume : Jean-Charles Naouri passe quarante-cinq minutes avec Nicolas Miguet, qui lui propose deux ou trois idées sortant de l’ordinaire, après quoi il signe une convention rémunérant le journaliste à hauteur de 823 000 euros, sans réelle visibilité sur les chances de succès de ses idées, et alors que celles-ci avaient déjà été livrées. « Ce n’était pas un one shot », nuance le prévenu, qui évoque également des abonnements aux revues de Nicolas Miguet au profit d’une partie des salariés du groupe, répartis dans 1 500 points de vente choisis au peigne fin.

Plus entrepreneur que journaliste

Les juges sont suspicieux : cette histoire d’abonnements semble avoir pour but de maquiller le véritable objet du contrat passé avec Nicolas Miguet (diffuser des informations pour influencer le cours des actions Casino), qui mentionne uniquement des prestations de conseil de la part de ce dernier. Bénédicte de Perthuis fait remarquer que le métier de Miguet n’est pas de fournir du conseil, une activité qui n’apparaît d’ailleurs pas dans l’objet social de sa société. Lorsqu’elle lui demande si se faire rémunérer par une société dont on recommande à ses lecteurs d’acheter des actions n’a rien de contraire à l’éthique d’un journaliste, Nicolas Miguet répond : « Cela ne m’a pas paru un problème. » Il se considère davantage comme un « patron d’entreprise » qu’un journaliste. Le procureur fait de son côté observer que les abonnements ne sont pas indiqués dans la convention ni dans aucun avenant, contrairement à ce que soutient Jean-Charles Naouri – le terme de « communication annuelle » y renverrait. « Ça ne veut pas dire 1 800 abonnements “communication annuelle” », raille la présidente du tribunal. Le procureur s’interroge : pourquoi n’avoir pas plutôt diffusé une revue de presse aux salariés au lieu de les abonner au média de ce personnage douteux ? 

Autre épisode surprenant évoqué : celui où Nicolas Miguet « serait allé rattraper le camion postal » pour récupérer le numéro du 19 septembre 2018 de sa lettre boursière avant sa distribution. C’est alors que Jean-Charles Naouri raconte avoir découvert une autre facette du journaliste, aux propos outranciers et aux formules excessives. « Le ton général de Monsieur Miguet est extrêmement vulgaire », commente-t-il lorsque le procureur lit un message envoyé par ce dernier [« Je veux un bon cigare pour patienter »], qui attend son paiement. « Ce n’est pas mon mode de communication (…) C’est un ton que je réprouve », assure celui qui ne se souvient plus avoir eu au téléphone le journaliste le 21 septembre 2018, malgré un texto reçu par ce dernier disant « JCN veut vous parler ». Un coup de fil dont les juges ne parviendront pas à obtenir le contenu. Les relations entre Jean-Charles Naouri et Nicolas Miguet s’étaient détériorées. Dans cette fameuse édition qui ne devait pas sortir, le journaliste avait tenu des propos qui ont fait dire à l’avocat de Jean-Charles Naouri : « Si vous ne faites rien, c’est grave. » On comprend que Jean-Charles Naouri a censuré son cocontractant pour éviter la catastrophe. La relecture avant parution du texte par Jean-Charles Naouri laisse les juges pantois. L’homme d’affaires la justifie par la proximité avec son auteur.

Finalement, là où l’ancien PDG de Casino a été le plus convaincant, c’est dans le récit de son œuvre chez Casino. Il en devient directeur général en 2005, projetant ce cinquième groupe français à la première place des acteurs de la distribution en Amérique latine. Il a aussi vanté la justesse de sa vision, lui qui avait flairé dès les années 1990 que la force de ce groupe résidait dans le premium à Paris, dans les boutiques Franprix et Monoprix, et dans les commerces de proximité. Pour lui, les hypermarchés, c’était déjà fini, promis à être plombés par l’arrivée d’Amazon notamment. En 2015, le groupe brille aussi en Asie (premier au Vietnam, second en Thaïlande), malgré une dette de 14 milliards d’euros – « le marché ne nous en tenait pas rigueur ». Pour Jean-Charles Naouri, les responsables du déclin du groupe ne se trouvent pas du côté de son passif, mais derrière les « attaques » de quelques fonds qui ont pris une position de short en 2015. Trois ans plus tard, 17 fonds attaquent ensemble Casino par le procédé des ventes à découvert. Le cours de Bourse de Casino baisse de 40 points entre janvier et juin 2018, date à laquelle la dette a cependant pu être réduite à 9 milliards d’euros – entre 2015 et 2020, Casino apure ses comptes en se séparant d’actifs à hauteur de 10 milliards, dont ceux qui faisaient de Casino un leader du marché asiatique. 

Un tweet sur l’oubli de Casino de déposer ses comptes en juin 2018 enfonce le clou et provoque une nouvelle baisse de 8 % du cours. En une heure, 1 % du capital de Casino est échangé sur les marchés. C’est aussi à cette période que se diffuse une rumeur sur un rapprochement entre Carrefour et Casino. Cette nuit de septembre 2018, le second communique sur le non-aboutissement de cette offre, le premier dément toute discussion à ce sujet. Selon les juges, il faut y voir une tentative de Nicolas Boudot de faire remonter le cours de Casino. Son échec l’aurait conduit à se tourner vers l’autre Nicolas, le journaliste Miguet, notamment détenteur d’un bon nombre de titres Casino. Et à mettre Casino sur le chemin de la manipulation des cours de la Bourse.

Anne-Laure Blouin

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