Assigné fin 2022 par les ONG Sherpa et les amis de la Terre, Perenco devra bientôt rendre des comptes à la justice française. Le groupe pétrolier franco-britannique est soupçonné d’atteintes à l’environnement en République Démocratique du Congo, où la société extrait chaque jour près de 20 000 barils de pétrole.
Perenco devant la justice française pour préjudice écologique
Perenco pourrait bientôt être dans le pétrin. Le deuxième groupe pétrolier français derrière Total devra répondre de ses actes devant le tribunal judiciaire de Paris d’ici 2026 ou 2027, ont révélé Disclose et Investigate Europe, deux médias d’investigation, lors d’une audience de mise en état. Les Amis de la Terre et Sherpa attaquent l’entreprise devant la 34e chambre du tribunal de Paris, spécialisée dans la responsabilité des entreprises en matière sociale et environnementale pour des atteintes à l’environnement ayant eu lieu en République Démocratique du Congo, où « la brute du pétrole » extrait quotidiennement l’or noir.
167 signalements de pollution
Les prémices de l’affaire remontent à 2022. Le 9 novembre, Disclose, Investigate et EIF publient une enquête choc qui révèle les « ravages » environnementaux liés à l’activité du groupe pétrolier en RDC. Au total, l’enquête dénombre 167 signalements de pollution dans la zone pétrolière sur les quinze dernières années.
Parmi les pratiques mises en cause, celle du « torchage », interdite depuis 2015 au Congo. Après l’extraction du pétrole, Perenco brûlerait le gaz libéré, ce qui a pour effet de libérer du méthane dans l’atmosphère, un gaz à effet de serre très puissant, deuxième responsable principal du réchauffement climatique après le dioxyde de carbone. Le torchage serait d’autant plus problématique qu’il aurait lieu à quelques mètres de mangroves, un écosystème tropical situé à l’interface de la terre et de la mer et abritant des espèces protégées. L’étude a révélé la présence de 58 torchères situées à proximité des mangroves entre 2020 et 2021 : « À titre de comparaison, pour la seule année 2021, Perenco a une empreinte carbone équivalente à celle de 21 millions de Congolais », rapporte l’enquête.
D’autres conduites sont également reprochées au géant du pétrole, comme l’enfouissement des boues de forage et les fuites de pétrole. Issues de l’extraction du pétrole, les boues de forage – « qui ne posent aucun risque pour l’environnement », d’après Perenco – sont enterrées dans des fosses. « La gestion de la boue de forage ne respecte pas les normes environnementales en matière de rejet des déchets industriels, elle est tout simplement enfouie dans une fosse », dénonçait un rapport du sénat congolais en 2013. Des fuites de pétrole ont également été constatées à plusieurs reprises par des locaux qui seraient en partie dues à « l’usure ou à la vétusté des installations », confesse un ex-employé Perenco aux médias-enquêteurs.
En plus des pollutions environnementales, les agissements de Perenco auraient également des incidences sur la santé de la population locale. Problèmes respiratoires, diarrhées, vomissements de sang sont à mettre en lien avec les émanations de gaz toxique produites lors de l’extraction de pétrole et du torchage.
Nouveau coup de tonnerre en 2025 avec la publication d’un rapport de 21 pages produit par une commission parlementaire sénégalaise. Mêlant experts et élus, la commission environnement, aménagement du territoire, poste, télécommunication, nouvelles technologies de l’information et de la communication, tourisme et ressource naturelle (EAPTR) a enquêté sur les effets de la pollution pétrolière et des autres formes de pollution à Muanda, Boma et Matadi à la suite d’un accident survenu sur l’un des sites pétroliers. Publié en intégralité par Disclose, le constat du rapport est sans équivoque : en se rendant sur place, les membres de la commission ont pu constater plusieurs effets nocifs de la pollution pétrolière sur la santé des habitants qui ont notamment affirmé souffrir régulièrement d’irritations cutanées et oculaires, de difficultés respiratoires, de vomissements de sang et de perte de mémoire. Ces désagréments ont notamment eu lieu après la survenue de l’accident du 12 avril 2025, lequel a notamment provoqué un échappement de gaz ayant une odeur nauséabonde, ce qui a alerté la population locale. Le rapport souligne la présence d’une pollution de l’air avec l’émanation de gaz toxiques liée à l’extraction de pétrole brut, d’une pollution de l’eau due aux fuites de pétrole, rendant l’eau impropre à la consommation, et d’une pollution des sols.
Interrogée, Perenco « conteste fermement l’ensemble des allégations portées par [Sherpa et Les Amis de la Terre] qu’elle considère irrecevables et, en tout état de cause, mal fondées ». La multinationale française dit ne pas être responsable des agissements de sa filiale congolaise, Perenco REP, devant les tribunaux français. « C’est une stratégie employée systématiquement par Perenco pour tenter d’échapper à des responsabilités environnementales sur ses activités à l’étranger », analyse Théa Bounfour, juriste chargée du dossier pour l’ONG Sherpa. D’autant que la firme propriété des Perrodo, 15e fortune française, n’est pas cotée en Bourse et compte moins de 10 000 salariés à travers le monde, ce qui ne la soumettait pas aux obligations de vigilance et de RSE.
Ce n’est pourtant pas la première fois que la très discrète multinationale se fait remarquer par les ONG. En mars 2024, l’une des plateformes pétrolières offshore de la firme avait explosé à la suite de remontées de pétrole et de fuites de gaz, provoquant la mort de six employés. L’ONG Environmental Investigation Agency (EIA) pointait déjà du doigt des manquements graves à la responsabilité sociale et environnementale du groupe.
Et last but not least, l’antenne congolaise de Perenco se trouve également dans le viseur du Parquet national financier, visée par deux enquêtes préliminaires, l’une portant sur des soupçons d’emploi fictif et la seconde sur des soupçons de corruption dans le cadre de concessions de champs offshore. Affaires à suivre.
Ilona Petit


