Jonathan Williams, ancien barrister et ex-Calame, a atterri chez Legora, ex-Leya, au début de l’année 2025. La legaltech fondée par un Suédois vingtenaire se développe à grande vitesse, passant de 30 à 100 collaborateurs en six mois et levant quelque 80 millions au milieu du printemps.
Jonathan Williams et Legora : demain leur appartient
Vélo pliable dans une main, iPhone dans l’autre, Jonathan Williams a tout l’air d’un homme pressé. Super busy, cet homme aux cheveux longs et à l’accent britannique n’est pourtant pas avare du temps qu’il nous consacre pour converser sur Legora, la legaltech suédoise qu’il a rejointe en janvier dernier en qualité de head of France. Un changement de cap imprévu alors qu’il occupait les fonctions de directeur des opérations chez Calame depuis cinq ans. L’ancien avocat britannique qui porta un temps la perruque, pendant ses années au service de la Reine au Parquet – « ça a moins de prestige en Angleterre qu’en France », nous informe-t-il au passage – a croisé la route des fondateurs de Legora dans sa quête d’une solution technique pour un client de Calame. « J’ai compris tout de suite. » Compris le potentiel explosif de cette start-up fondée en 2023 par Max Junestrand et Sigge Labor, qui a déjà levé 120 millions d’euros depuis, dont 80 en mai dernier, et déjà valorisée à 675 millions de dollars. Seth Pierrepont, general partner d'Iconiq, un des investisseurs, a lui aussi détecté les promesses de succès dès la première conversation avec les fondateurs. « Il nous est apparu évident qu'ils se développaient avec une clarté et une vélocité rare, créant une plateforme qui ne se contente pas de s'intégrer dans les flux de travail juridique, mais qui l'élève et comprend les nuances et le rythme des équipes juridiques modernes. »
Plus select que Harvard
Max Junestrand, né quelques mois avant l’an 2000, n’est pas juriste pour un sou. Il n’a donc aucune idée préconçue de la profession d’avocat, et bénéficie, selon Jonathan Williams, d’une grille de lecture ultra avant-gardiste, qu’il estime être de 2050. Avec deux trois copains, il intègre Y Combinator, l’un des incubateurs de start-up le plus prestigieux au monde, et lève en quelques semaines les fonds nécessaires pour lancer Leya (premier nom de Legora), un espace de travail optimisé par l’intelligence artificielle pour les avocats. Des gens audacieux « nés au bon moment », dont l’arrivée sur le marché du travail coïncide avec l’avènement de ChatGPT 3.5, décrypte Jonathan Williams. La plupart des salariés de Legora arrivent tout droit des bancs de la fac. Ils ne sont « pas formatés » par le monde de l’entreprise, un élément fondamental pour leur nouveau collège. « Ce sont souvent des juristes qui arrivent en provenance de gros cabinets ou de grosses directions juridiques. » Les deux recruteurs de Legora qui voient 70 candidats par semaine auraient une « préférence pour les anciens McKinsey et consorts ». « Ouvertement élitiste », Legora affiche un taux d’acceptation inférieur à celui de Harvard. Peuplés dès 9 h du matin, les bureaux de la start-up tournent à plein régime à Stockholm, à Londres et à New York, où l’entreprise a posé ses valises en mars dernier. La jeune pousse a déjà ouvert et fermé quatre bureaux pour gérer le flux des nouveaux collaborateurs. Au commencement, ils étaient une poignée à travailler dans une salle de réunion. Moins de deux ans plus tard, Legora a passé le cap des 100 salariés et s’apprête à prendre des bureaux à Paris, et pourquoi pas à Dubaï. Elle opère dans une vingtaine de pays, auprès d’enseignes prestigieuses comme Bird & Bird, Cleary Gottlieb ou Goodwin ou Deloitte.
Période la plus intéressante de l’histoire pour être avocat
Selon Jonathan Williams, avocat arrivé en France pour un échange entre les barreaux parisien et londonien qui n’est jamais rentré au pays, celui des droits de l’homme a des allures d’El Dorado pour la legaltech. Notamment grâce aux « efforts gouvernementaux qui se veulent à la hauteur des enjeux » portés par Clara Chappaz, secrétaire d’État chargée de l’intelligence artificielle et du numérique choisie par le bref Premier ministre Michel Barnier et ancienne directrice de la Mission French Tech, chargée de soutenir l’écosystème des start-up françaises. La France a déjà Mistral AI. Là où le bât blesse, c’est dans le taux horaire des avocats hexagonaux qui peine à atteindre les 1 000 euros, quand de l’autre côté de l’Atlantique, des cabinets comme Kirkland & Ellis facturent plus de 2 000 dollars l’heure, selon Reuters. « Les barreaux continentaux [européens] ont moins une approche productiviste. » Cela n’empêchera pas Legora de signer avec des cabinets tricolores, à commencer par Jeantet, son premier partenariat parisien. Puis le réseau de Jonathan Williams, ancien arbitragiste, porte ses fruits, Legora a conquis des cabinets d’arbitrage plus confidentiels. Annoncée il y a un mois, l’alliance avec Jeantet donnait l’occasion à Jonathan Williams de répéter sur le réseau LinkedIn que « l’IA [avait] le potentiel de changer absolument tout dans la façon dont les avocats [travaillaient] (…) C’[était] un privilège et un plaisir d’être aux premières loges de ce qui [était], de loin, la période la plus intéressante de l’histoire pour être avocat. » D’après lui, nous n’en sommes qu’à « 1 % de la révolution » menée par l’IA.
Le problème de l’IA c’est qu’elle se développe à « la vitesse de la lumière »
L’arrivée de cette technologie devrait bouleverser l’humanité d’une manière au moins similaire à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1450, ou la création d’Internet et des modes de communication instantanés qui ont révolutionné la transmission des connaissances, resitue Jonathan Williams. Quand il exerçait chez Gide, en 2010, certains avocats dictaient encore leurs conclusions à des assistantes. C’en est fini de ce monde-là. L’ambassadeur de Legora pour la France prédit que le métier d’avocat aura muté d’ici six mois à un an. La start-up reçoit déjà des mails de remerciements de robes noires qui ont pu voir leurs enfants au lieu de passer un week-end entier sur une due diligence. Promesse tenue : Legora décharge ses clients des tâches à moindre valeur ajoutée grâce à son outil conçu par des avocats et des ingénieurs pour les professionnels du droit. Une plateforme intelligente, sécurisée et intuitive, construite sur mesure, qui optimise à fond les tâches des robes noires. Le tout basé sur les datas de cabinets eux-mêmes et hébergé sur des serveurs made in Europe. L’avocat, qui fait désormais le pont entre droit et tech, observe aussi que la structuration d’une entreprise de 2025 n’a rien à voir avec celle de 2020. « Il y a désormais de l’IA à tous les étages. » Des mutations profondes et ultra rapides : le problème de l’IA c’est qu’elle se développe à « la vitesse de la lumière ». Un rythme effréné difficile à suivre pour les acteurs historiques qui investissent des millions dans des technologies dépassées en quelques mois par une nouvelle version ChatGpT : ce qui est gros bouge moins vite. Or, explique Jonathan Williams au sujet de Legora : « Nous, on est né avec l’IA. »
Il prédit de beaux jours aux cabinets d’avocats. S’appuyant sur le paradoxe de Jevons, selon lequel en rendant l’usage d’une ressource plus efficace, les progrès technologiques peuvent en accroître la consommation totale, il anticipe l’augmentation de la demande des entreprises en conseil juridique. Et, en bon Anglais, il fait confiance à la main invisible du marché pour corriger les effets indésirables et les externalités négatives de la technologie. L’efficacité générée par l’IA fera revenir les gens dans les bureaux, ce qui différenciera les entreprises, ce seront ses membres. À une époque où le réel s’évapore, l’humain devrait, grâce à l’IA, revenir en force.


