L’intégration massive de l’IA transforme en profondeur les pratiques juridiques. Pour Sergio Liscia, VP & General Manager Legal Software Europe chez Wolters Kluwer, cette révolution marque le passage à un travail non linéaire et probabiliste, où la maîtrise des données et la responsabilité de l’utilisateur deviennent essentielles. Il appelle les juristes à adopter ces outils avec discernement, tout en misant sur des solutions sécurisées et contextualisées. Entretien.
Sergio Liscia, VP & General Manager Legal Software Europe, Wolters Kluwer « Un avis juridique généré par une IA généraliste peut faire beaucoup de dégâts »
Décideurs Juridiques. Quelles sont aujourd’hui les attentes des directions juridiques lorsqu’elles s’équipent de solutions comme Legisway ou Kleos ? Ces attentes ont-elles évolué avec l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) ?
Sergio Liscia. Depuis plusieurs années, nos clients – qu’il s’agisse de directions juridiques ou de cabinets d’avocats – cherchent avant tout à mieux contrôler leurs données, maîtriser leurs risques et gagner en efficacité. Historiquement, cela passait par des outils SaaS (software as a service) très structurés, construits autour de workflows linéaires et déterministes : pour une même action, un même résultat.
L’arrivée de l’intelligence artificielle bouleverse cette logique. On passe à des usages non linéaires et non déterministes, car l’IA génère des résultats probabilistes. Pourtant, l’objectif reste identique : extraire l’information pertinente, réduire le risque, accélérer le traitement. Ce qui change, c’est la manière d’y parvenir : plus rapide, plus directe, et souvent plus intuitive pour l’utilisateur.
Les besoins diffèrent-ils entre petites et grandes équipes juridiques ?
Oui, même si la pression sur la productivité touche tout le monde. Les petites équipes cherchent avant tout à automatiser les tâches récurrentes, comme le traitement massif de contrats d’assurance ou de réclamations. Dans certains cas, l’IA n’est d’ailleurs pas indispensable : l’automatisation « classique » suffit. Les grands services juridiques, eux, souhaitent aussi traiter des sujets plus complexes : la négociation de contrats stratégiques, l’analyse fine de clauses, la collaboration interne et externe sur des documents volumineux, ou encore l’extraction de données pour piloter des projets sensibles. Ils doivent gérer à la fois la « base » du travail juridique et la « longue traîne » de dossiers plus rares, mais avec des répercussions importantes sur l’activité. C’est là que les capacités d’analyse avancée de l’IA deviennent particulièrement utiles.
Certains juristes redoutent une dépendance excessive à l’outil ou un manque d’esprit critique face aux suggestions générées par l’IA. Comment répondez-vous à cette inquiétude ?
Nous partageons cette vigilance. Chez Wolters Kluwer, nous développons une IA contextualisée, qui s’appuie sur les données et le flux de travail du client, et non une IA généraliste utilisée en « boîte noire ». Cette approche permet de proposer des résultats fiables tout en maintenant l’utilisateur dans son rôle d’expert.
Nous avons également intégré des garde-fous : seuils de confiance, alertes, indicateurs de vérification… Lorsque le niveau de certitude est trop bas, le système affiche un signal clair invitant le juriste à revoir la suggestion. Nous incluons aussi des mécanismes d’explicabilité, par exemple pour l’extraction de données contractuelles : l’utilisateur sait comment et pourquoi une information a été identifiée.
Comment garantissez-vous la maîtrise et la propriété des données dans ce contexte ?
La question de la souveraineté des données est centrale. Nos clients doivent pouvoir utiliser l’IA sans craindre que leurs documents soient réinjectés dans un modèle public ou mutualisés. Notre politique est très claire : les données des clients ne sont jamais utilisées pour entraîner nos modèles, sauf accord explicite et formalisé.
Nous opérons via une plateforme interne consacrée, dotée de tous les mécanismes attendus : chiffrement, ségrégation stricte, traces et connexions, anonymisation quand nécessaire, contrôles d’autorisation. Cette plateforme sert d’intermédiaire entre les modèles de langage (OpenAI, Gemini, Anthropic…) et les usages métier. Les données restent toujours sous contrôle total du client.
Comment accompagnez-vous les juristes dans cette transformation, notamment sur les aspects pédagogiques et le RGPD ?
Nous avons publié des principes de l’IA, qui reposent sur la transparence, la protection des données et la supervision humaine. Mais cela ne suffit pas : nous menons un important travail de pédagogie. Nous formons d’abord nos propres équipes, car il est impossible d’accompagner les clients sans une maîtrise fine des enjeux techniques et réglementaires. Nous renforçons aussi l’éducation des utilisateurs, via des webinaires, des supports et des lignes conductrices. Il est essentiel d’expliquer la nature probabiliste de l’IA, son absence de déterminisme, et la nécessité pour le juriste de rester dans la boucle. Cette montée en compétence doit être collective : fournisseurs, clients, écosystème juridique.
Comment limitez-vous les risques de biais, d’hallucinations ou d’erreurs de modèle ?
Nous réduisons ces risques à plusieurs niveaux. Techniquement d’abord, en utilisant des approches de retrieval augmented generation (RAG) : le modèle puise dans un corpus restreint, pertinent et vérifié, ce qui diminue fortement les dérives. Nous optimisons également les prompts pour éviter les interprétations erronées. Côté expérience utilisateur, nous mettons à disposition les sources ayant servi à générer une réponse pour faciliter la vérification. Nous faisons aussi appel à des spécialistes en interne, qui assurent une revue continue des outputs en production. Enfin, l’utilisateur demeure un maillon essentiel : c’est lui qui valide ou corrige.
« Nous avons également intégré des garde-fous : seuils de confiance, alertes, indicateurs de vérification… Lorsque le niveau de certitude est trop bas, le système affiche un signal clair invitant le juriste à revoir la suggestion »
Comment abordez-vous la question du multilingue et du multijuridictionnel ?
C’est un enjeu majeur en Europe : un contrat français n’a rien à voir avec un contrat allemand. Nous avons constitué des ensembles de données de référence dans plusieurs langues intégrant les spécificités contractuelles de chaque juridiction. L’acquisition de Della AI en 2022 a joué un rôle déterminant : l’équipe et les expertises intégrées travaillent aujourd’hui au cœur de nos développements IA, que ce soit pour Legisway ou Kleos.
Comment mesurez-vous l’adoption et l’impact de ces nouveaux usages dopés à l’IA ?
Nous sommes encore au début du cycle. Nous analysons chaque semaine les usages, toujours dans le respect de la confidentialité. Ces données doivent toutefois être croisées avec des entretiens qualitatifs :
un faible usage peut traduire un manque de formation, pas un désintérêt.
Les cas d’usage simples, comme la recherche ou le résumé automatique, rencontrent une forte adhésion. Les usages plus avancés nécessitent davantage de pédagogie. Nous travaillons également avec un comité consultatif composé de clients avant chaque lancement pour affiner les fonctionnalités et les adapter aux pratiques réelles du terrain.
Quel est votre regard sur la régulation, en particulier l’IA Act européen ?
L’IA Act est utile : il pose des garde-fous et renforce la confiance. Mais le secteur juridique est particulier : un avis juridique généré par une IA généraliste peut faire beaucoup de dégâts. Nous pensons qu’il faut aller plus loin, en construisant un cadre éthique propre aux professions juridiques, en coopération avec les barreaux et les instances ordinales. L’objectif n’est pas de freiner l’innovation, mais d’encadrer une utilisation professionnelle et responsable.
Quelle est votre vision pour les prochaines années ?
Nous entrons dans la période de l’IA agentique, où l’on verra de moins en moins la distinction entre la notion de logiciel et d’intelligence artificielle. L’IA deviendra un agent autonome capable de déclencher et articuler les flux de travail des équipes. À nous, fournisseurs, de garantir que cette évolution se fasse avec les meilleurs standards de sécurité, de transparence et
de gouvernance.
Nous voulons rester un partenaire des directions juridiques en délivrant une IA ancrée dans leurs processus, leurs données et leur réalité opérationnelle. Il ne faut pas en avoir peur, mais adopter l’IA de manière responsable. Elle est puissante, donc ambivalente : capable du meilleur comme du pire. La clé est de l’utiliser en connaissance de cause, avec les bons garde-fous.
Propos recueillis par Jonathan Banuelos


