Pendant un an, les caméras de TF1 ont suivi trois magistrates, Marion De Wolf, Elise Huerre et Alexia Garnaud, dans les couloirs du tribunal judiciaire d’Arras. Divorce, tutelle, pension alimentaire, garde d’enfants… TF1 s’est plongé au cœur des conflits du quotidien.
« Quand la vie passe en audience » : dans les coulisses du tribunal judiciaire d’Arras
« Il y a une formule qui dit que nous rendons la justice les mains tremblantes, et c’est vrai ! », rapporte Elise Huerre, juge des tutelles, aux journalistes de TF1. C’est cette réflexion, empruntée à Guy Canivet, ancien président de la Cour de cassation, qui donne le ton du reportage : celui de déconstruire une image de la justice galvaudée, jugée trop lente, trop chère, peu compréhensive et dans laquelle un Français sur 2 déclare ne pas avoir confiance.
Juger au plus près de la vulnérabilité humaine
Au pôle tutelles, Elise Huerre reçoit en audience une femme de 56 ans accompagnée de son frère et de sa belle-sœur. Ces derniers réclament la mise sous curatelle renforcée de leur sœur et belle-sœur, car elle ne sait plus correctement gérer ses finances. « Savoir que je suis protégée, cela me fait un grand bien », témoigne la quinquagénaire, en accord avec la décision prise par son frère.
Elise Huerre choisit de ne pas porter la robe en audience. « C’est un moyen de ne pas installer une distance supplémentaire avec le justiciable qui vient raconter des choses très intimes et pour qui l’exercice est déjà difficile. » En parlant de distance, Elise Huerre parcourt régulièrement le Nord Pas de Calais à bord de sa voiture pour aller à la rencontre des justiciables. « Chaque juge des tutelles à l’obligation de parcourir son ressort pour aller à la rencontre des justiciables. C’est quelque chose de très habituel et ça vient démentir le fait que l’on resterait dans le confort de nos bureaux, dans notre tour d’ivoire très loin du quotidien des gens. »
« À domicile, le quotidien ne peut pas mentir. Très rapidement, on va toucher du doigt la fragilité, la vulnérabilité et parfois la détresse des gens. C’est un moment qui est à la fois éprouvant et essentiel. C’est un des moments où je me sens le plus utile », conclut la magistrate.
Des audiences à la chaîne pour des décisions lourdes de conséquences
Changement de décor du côté du pôle famille où l’on retrouve Marion de Wolf, juges aux affaires familiales. Dans la salle d’audience, un couple se déchire quant au mode de garde de leur fille d’un an et demi. La mère revendique une garde exclusive tandis que le père souhaite une garde partagée. La juge tranchera pour une résidence principale chez la mère et droit d’hébergement élargi du jeudi au lundi en faveur du père.
« Comment prendre une décision qui soit la bonne en ayant vingt minutes d’échange avec une personne et leurs avocats ? », résume l’avocate, contrainte de traiter parfois plus 20 dossiers comme celui-ci en une matinée. « Mon objectif en tant que juge aux affaires familiales, mon intérêt c’est celui des enfants, donc je me sens tenue de faire passer certains messages. » Comme celui qu’elle donnera à un autre couple en conflit : « Ce qui nuit profondément au développement d’un enfant, ce n’est pas tant la séparation que la persistance du conflit et le manque de respect d’un parent à l’égard de l’autre. »
Seule magistrate chargée des contentieux entre assurées et organismes de Sécurité sociale d’Arras, Alexia Garnaud, quant à elle, a bien conscience que la lenteur des délais de la justice ne correspond pas à l’urgence de la situation des justiciables qu’elle a devant elle chaque jour. « Derrière chaque papier qu’il y a sur mon bureau, il y a en réalité une personne pour qui la décision rendue par le tribunal peut changer leur vie. Certains n’ont plus rien pour vivre à la fin du mois et attendent une pension de retraite, une pension d’invalidité », relate la juge qui déplore qu’une pile de dossiers dont elle a été saisie il y a deux ans n’ait toujours pas de place pour une date d’audience. « C’est culpabilisant. Est-ce que je peux faire mieux ? Non », rapporte-t-elle.
« Si ce n’était pas de la matière humaine, on jugerait sur des dossiers papiers, à la limite on n’a pas besoin de moi, on met un robot à la place »
Lors d’une audience médicale dans laquelle elle reçoit Laurence pour un litige l’opposant à la MDPH qui a refusé de lui accorder une allocation adulte handicapée au motif qu’elle n’atteint pas les 50 % d’invalidité, Alexia Garnaud s’intéresse de près à la situation quotidienne de la quinquagénaire : qu’est-ce qui est difficile dans quotidien ? Peut-elle faire des courses ? « Moi j’ai vraiment besoin que la personne m’explique son quotidien. Là, par exemple, elle a besoin de son mari pour lacer ses chaussures. Ce sont des détails comme ceux-là qui sont extrêmement importants. Si ce n’était pas de la matière humaine, on jugerait sur des dossiers papier, à la limite on n’a pas besoin de moi, on met un robot à la place. » Le tribunal rendra sa décision en faveur de Laurence, lui octroyant une allocation adulte handicapé de 1 016 euros par mois.
À elles trois, Marion de Wolf, Elise Huerre et Alexia Garnaud traitent 2 000 dossiers par an, soit un peu moins de 700 par tête. Malgré ce rythme effréné, les trois femmes s’accordent bien sur une chose : la justice c’est avant tout une histoire d’humains. « Quand on fait ce type de métier, c’est qu’on aime profondément les gens, les histoires de vie et qu’on envie d’y mettre notre grain de sel pour faire avancer les choses. C’est inépuisable la matière humaine, c’est passionnant. C’est un métier à la fois très technique et très humain. » À l’heure où tout le monde se demande si les juges et les avocats ne seront pas bientôt remplacés par l’IA, voilà une bonne piqûre de rappel.
Reportage à regarder ici
Ilona Petit


