À l’heure où les sinistres augmentent et requièrent des réparations plus durables et respectueuses des contraintes environnementales, se développent chez les experts (et les assureurs) les rénovations dites bas-carbone. Spécialiste de la question au sein du groupe CET, Philippe Egg revient sur la mise en place de ce nouveau dispositif sur le marché.

DÉCIDEURS. À une époque où la fréquence des sinistres augmente, notamment celle des catastrophes naturelles, comment les acteurs du secteur assurantiel réagissent-ils ?

Philippe Egg. Les assureurs sont amenés chaque année à régler, à leurs assurés, plus d’une vingtaine de milliards d’euros dans le cadre de rénovations et de réparations. C’est loin d’être neutre pour ce qui est de l’impact carbone. Les assureurs sont aujourd’hui tous engagés dans une démarche de réparation durable. Par ailleurs, ils sont soumis à une directive européenne, la CSRD, et produire des rapports de durabilité. Ces rapports CSRD doivent être audités et certifiés par un commissaire aux comptes, et la partie bilan carbone y est importante.

Cette démarche de réparation durable est de plus en plus présente chez les assureurs. Certains ont développé et mis sur le marché des garanties vertes, qui sont ni plus ni moins que des incitations pour les assurés à choisir des solutions de réparation qui privilégient le bas-carbone. Même si cela peut, dans certains cas, coûter plus cher en réparations.

Assez vite, nous avons fait le constat que nous n’avions pas de référentiel sur le sujet. Une société d’expertise, un assureur, chacun pouvait avoir des façons différentes de calculer le contenu carbone d’une réparation. C’est pour cela que, en accord avec les principaux acteurs du marché de l’assurance, au sein de la Fedea (Fédération de l’expertise en assurance), est apparue la nécessité de construire ce référentiel afin de définir une méthodologie. Un groupe de travail rassemblant différents représentants de cabinets d’expertise, dont je fais partie, et animé par des consultants du cabinet de conseil Carbone 4 a été créé. L’objectif : que l’ensemble des sociétés d’expertise s’emparent de ce référentiel. Mais aussi nos clients, les assureurs et les prestataires indispensables dans cet écosystème que sont les RENeurs, les sociétés de réparation en nature (REN). Et ce, pour que, ensemble, nous ayons la même façon de compter le carbone, et qu’avec ce comptage, nous favorisions les solutions bas-carbone.

« Ce travail d’ambassadeur est nouveau pour les experts qui doivent réfléchir à une rénovation à l’identique [...] et en même temps à une amélioration pour ce qui est du bilan carbone »

Pour l’expert, l’approche du terrain change. Alors qu’il chiffre le dommage économiquement parlant, il devra également chiffrer le contenu de carbone et réfléchir aux solutions bas-carbone. Idéalement, ces solutions doivent avoir un impact financier nul pour l’assureur. Par exemple, si une peinture bas-carbone et une peinture « classique » ont le même coût, l’expert pourra préconiser la première. Ces solutions doivent aussi rassurer l’assuré sur le fait que la réparation sera aussi durable et apportera les mêmes garanties sur le plan de la sécurité et de la performance thermique qu’un remplacement. Ce travail d’ambassadeur est nouveau pour les experts qui doivent réfléchir à une rénovation à l’identique (qui est l’ADN d’un contrat d’assurance) et en même temps à une amélioration pour ce qui est du bilan carbone. Et convaincre.

Pour les assureurs, c’est également un moyen de proposer une prestation supplémentaire allant au-delà d’une « simple » réparation ?

En effet, ce sont les garanties vertes. Avec ce dispositif, l’assureur prend partiellement en charge un surcoût. Cette démarche RSE, de réparation durable, n’est pas nouvelle, surtout chez les grands assureurs, qui l’ont entamée il y a plusieurs années dans le secteur automobile  : pièces de réemploi sur certains composants, réparation plutôt que remplacement pour d’autres. Désormais, les assureurs essaient d’étendre cette démarche à la partie IRD, bâtiment. C’est moins simple. Aujourd’hui, peu de filières utilisent des pièces de réemploi. Il est possible de récupérer du matériel à l’occasion de la destruction d’un bâtiment ou autre. Mais la filière pour stocker, inventorier, mettre ces matériaux à la disposition des entreprises qui interviendront pour le réemploi est aujourd’hui balbutiante.

Les assureurs y réfléchissent cependant. C’est la priorité de certains pour les deux à trois années à venir. Les plus grands d’entre eux sont d’accord pour une méthodologie commune de comptage. 

Quelles sont les conséquences des récentes péripéties de la CSRD, notamment le moratoire ?

Ce décalage dans le temps ne s’appliquera qu’à l’extension de la CSRD aux plus petites entreprises (ETI, PME). Pour les grandes entreprises (Covéa, Axa, Allianz…), ces obligations restent présentes. Ces entreprises avaient des rapports RSE très fournis et détaillés. La différence c’est que ces rapports deviennent auditables et certifiables.

« S’il y a des solutions davantage bas-carbone plus onéreuses […], ce sera aux assureurs de se positionner »

Comment ce système de réparation s’organise-t-il concrètement ?

Sur cette partie de réparation plutôt que de remplacement, surtout vis-à-vis des particuliers, c’est une approche présente depuis longtemps chez les experts. Des entreprises ont beaucoup innové dans ce domaine, dont la plus connue est Sky’inLab, et apportent des solutions de réparation avec un niveau de garantie qui permet que l’assuré acceptera une réparation plutôt qu’un remplacement. Côté Groupe CET, nous avons déjà fait quelques pilotes dans un écosystème où il y avait un assureur et une entreprise de REN.

Sur ce sujet, la collaboration de tous les acteurs est nécessaire, cela ne peut être fait de façon indépendante. La méthodologie a été arrêtée dans le cadre du groupe de travail avec Carbone 4, et la base de données est quasiment achevée. Cette dernière est conséquente  : la nomenclature est très dense car elle concerne tous les corps de métier et toutes les tâches dévolues à ces corps de métier. Elle est alimentée par l’Ademe et par les fabricants qui la mettent à jour régulièrement pour ce qui est des contenus carbone. L’objectif étant que chacun des acteurs (experts, RENeurs, assureurs) implémente la méthodologie dans leurs outils et embarque leurs collaborateurs dans la démarche.

Dans les prochains mois, il va nous falloir former et sensibiliser nos experts à cette approche qui est complémentaire à leur activité actuelle. Quand nous remettrons un rapport d’expertise, apparaîtront en bas de page le coût du dommage et le coût carbone. S’il y a des solutions davantage bas-carbone plus onéreuses, comme l’amélioration avec des capacités d’isolation ou de durabilité supérieures, ce sera aux assureurs de se positionner. Parfois, l’assuré lui-même pourra être convaincu et prendre en charge l’amélioration, potentiellement avec une incitation des assureurs.

Justement, quels sont les écueils de la question de la durabilité et de la résilience ?

Quand nous parlons de durabilité et de résilience, nous parlons aussi assez vite de prévention. Il y a un continuum là-dessus. En 2023, un rapport de Thierry Langreney sur l’assurabilité des risques climatiques avait mis en avant l’importance de faire de la prévention. C’est un sujet qui reste pour partie ouvert, la question étant de savoir celui qui paiera tout d’abord les audits qui permettent de mettre en évidence là où il faut intervenir préventivement pour augmenter la résilience, et ensuite la prise en charge des travaux de prévention. Si nous sommes dès à présent mandatés par des assureurs pour réaliser des audits chez des assurés professionnels ou entreprises, tout est à faire concernant les particuliers. Aucun assureur ne souhaite à ce jour prendre en charge ces surcoûts, ce qui crée un vide. Un particulier non plus le cas échéant. Alors que chacun sait que cette question de la prévention va devenir de plus en plus importante.

A fortiori lorsqu’on se retrouve dans une zone auparavant épargnée par des sinistres causés par des catastrophes naturelles (inondation, incendie, etc.) et que ce n’est désormais plus le cas.

Tout à fait. Côté prévention, l’ensemble des experts et des sociétés d’expertise ont les compétences pour mener ces audits. La vraie question c’est le modèle économique. Comment mettre en place ces actions de prévention? Vous parlez d’inondation, le gouvernement avait mis en place le dispositif Mirapi pour les inondations du Nord-Pas-de-Calais. Il nous a financés, nous experts, sur des missions de prévention. Après avoir réglé un dossier chez un assuré sinistré, la deuxième étape a été de réfléchir avec l’assuré au fait de rendre son habitation plus résiliente par rapport à une prochaine inondation qui ne manquera pas d’arriver. Cela va se développer et il faudra trouver le bon modèle économique.

Propos recueillis par Chloé Lassel

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