À l'heure où les sinistres se complexifient sous l'effet combiné de la pression technologique, de l'inflation normative et de l'exigence d'immédiateté, l'expert d'assurance est sommé de repenser son positionnement. Chez CPA Experts, Pierre Lebrun, Anne-Lise Gillet et Antoine Roubertou nous livrent une vision sans détour de leur métier : un engagement au service du règlement amiable, de l'interdisciplinarité et de la rigueur technique.

DÉCIDEURS. Les catastrophes natu­relles, l'internationalisation des chaînes de valeur ou encore la pression technolo­gique redessinent les contours du secteur assurantiel. Ces mutations affectent-elles aussi le métier d'expert d'assurance ?

Anne-Lise Gillet.  Chez CPA Experts, nous ne parlons pas de transformation du métier, mais  d'adaptation.  Notre cœur  de mission - mobiliser l'expertise technique au service des intérêts de l'assureur et des assurés - reste inchangé. Les outils, en revanche, ont évolué. La généralisation des visioconfé­rences, des outils collaboratifs, de l'intelli­gence artificielle (IA), mais aussi la montée en puissance des expertises transnationales nous amènent à structurer différemment notre organisation. Ce changement s'accom­pagne d'une pression grandissante sur les délais, imposée par un besoin d'immédiateté qui ne tient pas toujours compte de la né­cessité de rigueur technique pour livrer un rapport de qualité.

« L'IA est envisagée comme un levier de qualité, non comme un substitut à l'expert »

Pierre Lebrun. Le recours croissant à l'lA illustre ce mouvement. Nous avons consti­tué un groupe de travail et testons plusieurs Large Language Models (liM), dans le but de trouver des cas d'usage qui nous permettent de renforcer nos capacités de  traitement sans Jamais renoncer aux compétences tech­ niques des collaborateurs. L'IA est envisagée comme un levier de qualité, non comme un substitut à l'expert.

L'expert serait donc un acteur à la croi­sée de l'ingénierie, du droit et de la médiation?

Anne-Lise Gillet. Absolument.  La  mon­tée en complexité des sinistres, relative aux nouvelles méthodes constructives, aux ma­tériaux innovants ou plus simplement à la multiplicité des acteurs, renforce la nécessité pour l'expert de comprendre l'écosystème contractuel et juridique dans lequel il in­tervient. C'est pourquoi nous avons fait le choix d'associer des juristes aux connais­sances pointues en droit des assurances à des ingénieurs de terrain issus du monde de l'en­treprise. Ce binôme nous permet de mieux répondre à la double exigence juridique et technique. 

Pierre Lebrun. La posture de facilitateur, de tiers de confiance, fait partie de notre ADN . Être expert chez CPA, c'est œuvrer à la réso­lution amiable, éviter l'engrenage judiciaire. C'est ce que recherchent nos clients lors­ qu'ils nous mandatent, notamment dans les dossiers de responsabilité civile ou dans les expertises judiciaires où l'expert est sollicité comme sapiteur ou expert tiers.

Comment la coordination entre experts au sein de votre cabinet s'organise-t-elle lorsqu'un sinistre mobilise plusieurs spécialités?

Pierre Lebrun. Nous avons mis en place une logique d'expert pilote, garant de la relation client et de la stratégie d'ensemble. Autour de lui gravitent d'autres experts selon les besoins du dossier incendie, géotechnique, ferro­viaire, environnement, financier. Tous les savoir-faire sont internes. Nous faisons aus­si appel à des laboratoires ou à des bureaux d'études externes pour les investigations, mais sans jamais externaliser le traitement du dossier. Prenons un cas fictif. Un incendie de grande ampleur survient dans une usine de production de trains. Un assuré ayant réali­sé l'installation électrique est mis en cause. Nous sommes en mesure de gérer le dossier de A à Z avec : un expert en électricité qui va se charger d'analyser les causes et de défendre la prestation de l'assuré, un expert en envi­ronnement  qui  va se charger  d'analyser les conséquences environnementales, un expert ferroviaire qui va donner son avis sur les pré­judices matériels allégués et enfin un expert financier qui travaillera sur les préjudices im­matériels. S'il s'avère que le bâtiment en lui­ même a pu aggraver le sinistre en raison d'un défaut de conception ou d'exécution, alors nous pourrons également faire appel à nos experts spécialistes de la construction.

Antoine Roubertou. Sur le photovoltaïque, le secteur a gagné en maturité. Le marché est aujourd'hui beaucoup plus encadré qu'il ne l'était il y a quinze ans, les qualifications tech­niques sont en place, les acteurs sont mieux identifiés. L'instruction de ces dossiers si­nistres ne pose pas de difficulté aujourd'hui. En  revanche,  les  batteries  lithium  posent de réels défis ces dernières années. Leur présence   est  désormais  généralisée  dans les foyers, les sites industriels, les entrepôts logistiques, les centres de tri, les hôpitaux, les data centers ... Lorsqu'un départ de feu survient, les dommages peuvent être consi­dérables, allant de la simple dégradation locale à la destruction complète d'un bâti­ ment. La gestion du risque lié à la présence des matériels est encore très perfectible, tout comme la sensibilisation du grand public. Pour faire face à ce type de sinistre, l'expert s'appuie sur la méthodologie  de  recherche des causes et circonstances de l'incendie (RCCI)  pour  l'identification  de   la   zone de départ de feu. Puis l'examen des  don­ nées disponibles (vidéo,  alarmes,  système de contrôle des batteries d'accumulateurs [BMS] .. ) couplé à des examens en labora­toire peut permettre d'identifier la cause de l'emballement thermique. Les résultats ne sont pas toujours concluants, tant les ves­tiges sont détruits. Ce qui complique l'inter­prétation technique. Une chose est certaine : ces dossiers nécessitent une spécialisation poussée et une parfaite connaissance de l'écosystème du domaine d'activité affecté par le sinistre.

« Les assureurs sont de plus en plus alertes sur les risques liés aux  batteries et peu­vent imposer des moyens de prévention conséquents pour s'en prémunir »

Le marché de l'assurance évolue-t-il en conséquence?

Antoine Roubertou Oui.  Les assureurs sont de  plus en plus alertes sur les risques liés aux batteries et peuvent imposer des moyens de prévention conséquents pour s'en prémunir. Des conditions restrictives en matière de ventilation ou d'espacement entre systèmes comportant des batteries lithium-ion peuvent également être im­posées. Dans l'industrie, sur des activités comme les centres de tri ou les data centers , les montants dépassent fréquemment plu­sieurs dizaines de millions d'euros. À ce titre, nous intervenons pour une grande diversité d'acteurs - du fabricant de bat­teries à l'installateur, en passant par l'uti­lisateur final ou l'organisme de contrôle. Ce qui nous permet d'avoir une vision 360° de cette sinistralité émergente. 

Les conséquences environnementales de­viennent elles aussi centrales . Quel rôle joue aujourd'hui l'expert dans les sinistres impliquant des substances telles que les PFAS, très présentes dans les mousses utilisées pour circonscrire les incendies?

Pierre Lebrun. Les PFAS représentent sans doute le nouveau défi environnemental ma­jeur de la décennie à venir. Leur complexité réside dans le fait qu'elles sont omnipré­sentes, multiples - plusieurs milliers - et qu'il n'existe pas de consensus scientifique sur leur définition. Les seuils de toxicité re­tenus sont extrêmement faibles, de l'ordre du nanogramme par litre. Lorsqu'un si­nistre implique une pollution aux PFAS, par exemple à la suite d'un incendie avec usage de mousse extinctrice, les conséquences fi­nancières et opérationnelles peuvent être colossales: terres inexploitables, traite­ment coûteux, stockage impossible. Au­jourd'hui, nous ne savons pas toujours quoi faire des terres contaminées.

Chez CPA, nous avons constitué une équipe pluridisciplinaire, composée de chimistes, d'experts en environnement et de spécialistes en traitement des eaux, pour prendre en charge ces dossiers dès leurs prémices. Nous intervenons aussi bien sur les pollutions post-accidentelles que dans des contentieux impliquant des industriels mis en cause pour l'usage historique de PFAS. Nous sommes encore au début de l'histoire, mais les enjeux sont considérables. 

Propos recueillis par Jonathan Banuelos

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