Porté par bientôt deux décennies d’expérience dans des cabinets internationaux et par la transformation rapide du marché juridique marocain, Moulay El Hammoumi Idrissi a lancé début 2026 KALYS Law Firm, une structure spécialisée en M&A, droit de la concurrence et protection des données. Pour Décideurs, l’avocat revient sur son parcours, ses ambitions et les grandes mutations qui traversent aujourd’hui le droit des affaires au Maroc.

DÉCIDEURS. Pouvez-vous revenir sur votre parcours avant la création de KALYS Law Firm ?

Moulay El Hammoumi Idrissi. Après mes études de droit à Rabat, j’ai intégré un cabinet local où j’ai exercé pendant huit ans et demi. Cette première expérience a été fondatrice : j’y ai découvert le métier d’avocat d’affaires et progressivement pris davantage de responsabilités, jusqu’à devenir collaborateur senior au sein d’une équipe de sept à huit personnes. À l’époque, nous travaillions beaucoup avec des cabinets internationaux qui n’étaient pas encore implantés au Maroc. Nous intervenions comme conseil local dans des opérations d’acquisition ou pour accompagner des investisseurs étrangers dans leurs projets d’implantation.

En 2017, j’ai rejoint un cabinet international de premier plan, ce qui m’a permis de découvrir un environnement encore plus exigeant et la force d’un réseau global. L’accès à une documentation juridique très riche, l’échange permanent avec des confrères dans d’autres juridictions et la participation à des dossiers d’envergure ont été extrêmement formateurs. J’ai notamment travaillé sur la candidature du Maroc à la Coupe du monde 2026, mais aussi sur de nombreuses opérations de M&A. C’est également à cette période que la réglementation marocaine en matière de concurrence a évolué. J’ai eu l’occasion de prendreen charge l’ensemble des dossiers concurrence du cabinet, ce qui m’a permis de développer mon savoir-faire dans ce domaine.

Vous avez ensuite participé au lancement d’une nouvelle structure au Maroc avant de créer votre propre cabinet.

Effectivement. J’ai rejoint en 2023 un groupe international d’experts-comptables pour lancer sa société d’avocats au Maroc, dont j’ai été le managing partner pendant trois ans. Cette expérience a été très structurante : elle m’a permis non seulement de développer une activité juridique, mais aussi de gérer toutes les dimensions d’un cabinet : recrutement, budget, stratégie, développement commercial… Au terme de cette période, j’ai décidé de franchir une nouvelle étape en créant ma propre structure, KALYS Law Firm, en janvier 2026. L’idée était de continuer à accompagner mes clients sur mes domaines de prédilection : le M&A, le droit de la concurrence et la protection des données, tout en développant un cabinet agile, aux standards internationaux.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer ?

La décision a été mûrement réfléchie. Avant de me lancer, j’ai échangé avec plusieurs clients de longue date, qui m’ont assuré de leur confiance et de leur soutien. Cela a évidemment pesé dans la balance. Mais il y a aussi un contexte économique très favorable. Le Maroc connaît depuis plusieurs années une phase de développement intense. L’organisation de la Coupe du monde 2030, par exemple, constitue un chantier majeur qui stimule de nombreux secteurs : infrastructures, hôtellerie, services, technologies… Dans le même temps, le paysage juridique s’est considérablement professionnalisé. Aujourd’hui, de nombreuses PME et start-up se structurent et font appel à des fonds d’investissement et à des banques d’affaires. Les opérations de M&A se multiplient et les entreprises comprennent de plus en plus l’importance d’être accompagnées juridiquement. Tout cela crée un environnement propice à l’émergence de cabinets spécialisés et indépendants.

Vous êtes également impliqué dans plusieurs associations professionnelles. Pourquoi cet engagement ?

J’ai en effet participé à la création de deux associations professionnelles. La première est le Cercle marocain des praticiens du droit de la concurrence (CMPDC), fondé en 2023 sur recommandation du président du Conseil de la concurrence, dont je suis le trésorier. L’objectif était de créer un interlocuteur structuré représentant les praticiens du domaine au Maroc.

Concrètement, cela nous permet d’échanger avec les autorités, de formuler des recommandations et de contribuer à l’évolution de la réglementation. Par exemple, nous avons pu commenter en amont certaines lignes directrices du Conseil de la concurrence, dont une grande partie de nos observations a été intégrée. La seconde association concerne les droits du numérique et de la data. L’Association des praticiens du droit du numérique et de la data (APDND) répond à une logique similaire : créer un espace de dialogue entre praticiens et pouvoirs publics pour accompagner les transformations rapides du numérique. J’y préside la Commission Data. Justement, la question des données personnelles est-elle appelée à prendre plus d’importance au Maroc ? Très clairement. La loi actuelle sur la protection des données personnelles date de 2009 et une réforme est en cours. En 17 ans, les usages numériques ont profondément évolué, ce qui rend nécessaire une adaptation du cadre juridique.
Par ailleurs, plusieurs chantiers sont ouverts : une future loi sur le digital, des réflexions autour de l’intelligence artificielle, ou encore des textes liés à la cybersécurité. Tous ces sujets vont occuper les entreprises et les praticiens du droit dans les années à venir.

Et du côté du droit de la concurrence ?

La loi adoptée en 2014 n’est réellement entrée en application qu’en 2018, avec la nomination de nouveaux membres au Conseil de la concurrence. Depuis, plusieurs ajustements ont été opérés, notamment sur les seuils de notification des opérations de concentration. L’objectif était notamment d’éviter certaines situations où des opérations purement étrangères – sans répercussions réelles sur le marché marocain – devaient malgré tout être notifiées. Les règles ont été affinées pour mieux cibler les opérations ayant un effet sur l’économie locale. L’autorité s’est également attaquée aux pratiques anticoncurrentielles et a mené des opérations de visite et de saisie inopinées dans plusieurs sociétés, permettant à des avocats spécialisés de se positionner et d’assister ces sociétés.

Quelles sont les grandes tendances que vous observez en matière de M&A ?

Je travaille principalement avec des sociétés marocaines de premier plan ou des fonds d’investissement, souvent dans des opérations de build-up ou de prise de participation. Aujourd’hui, les investisseurs sont très attirés par le marché marocain. Les négociations portent notamment sur les pactes d’actionnaires et les mécanismes de sortie – clauses de drag along ou de tag along par exemple. Les opérations sont devenues plus sophistiquées. Par ailleurs, les audits pré-acquisition sont aujourd’hui beaucoup plus approfondis qu’il y a quinze ans. Des sujets naguère secondaires sont désormais examinés en détail : protection des données, conformité ESG, gouvernance… Ces exigences se reflètent ensuite dans les contrats, qui intègrent des clauses beaucoup plus développées sur ces aspects.

Quels seront selon vous les secteurs les plus porteurs dans les années à venir ?

Plusieurs secteurs se distinguent. Le premier est la santé : le Maroc voit se développer un véritable écosystème pharmaceutique, avec la création d’usines de production de médicaments et même de vaccins. L’objectif est notamment d’approvisionner le continent africain. Le secteur des dispositifs médicaux est également en forte croissance, au point d’attirer l’attention des autorités de concurrence. Ensuite, les technologies et les services numériques – notamment les paiements mobiles, le cloud ou les solutions IT – connaissent un développement rapide. Enfin, certaines industries restent très dynamiques, comme l’aéronautique ou l’automobile, soutenues par des zones franches spécialisées et par la présence de grands acteurs internationaux.

Quels sont vos objectifs pour le cabinet à moyen terme ?

Dans un premier temps, l’objectif est de consolider le positionnement du cabinet et de continuer à développer notre activité dans nos domaines d’expertise. Notre équipe est encore petite aujourd’hui, mais j’ai vocation à la faire grandir progressivement.

À terme, j’aimerais élargir notre offre avec de nouvelles compétences, par exemple en financement de projets ou en contentieux. L’idée serait de pouvoir accompagner nos clients sur un spectre de problématiques plus varié. Plus largement, je crois beaucoup au potentiel des cabinets marocains. Il existe aujourd’hui un vivier de juristes très bien formés, souvent passés par des cabinets internationaux. Si nous parvenons à fédérer ces talents, nous pourrons voir émerger de véritables champions nationaux du droit des affaires.

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