Présent à Paris depuis 2022, HKA, pure player mondial du litigation support, accélère son développement sur le marché français. Patrick Hébréard, Matthias Cazier-Darmois, Florent Myara et Jean Salloum reviennent sur les grandes tendances qui structurent aujourd’hui ce marché.
Patrick Hébréard, Mathias Cazier-Darmois, Florent Myara, Jean Salloum (HKA) : Les débats contradictoires autour de l’expertise se renforcent
DÉCIDEURS. HKA a récemment renforcé sa présence à Paris. Quelle place le bureau français occupe-t-il aujourd’hui dans votre stratégie internationale ?
Patrick Hébréard. La présence de HKA en France remonte à 2022, mais nous avons vraiment changé d’échelle à partir de 2023, avec la constitution à Paris d’une équipe composée aujourd’hui d’une vingtaine de professionnels et qui continue de s’agrandir. Paris occupe une place stratégique dans notre développement européen et mondial : c’est un forum majeur pour l’arbitrage international, mais aussi un marché où les besoins en expertise financière continuent de croître.
Matthias Cazier-Darmois. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de forte croissance du groupe à l’international. HKA est aujourd’hui l’un des rares acteurs mondiaux dont l’activité est dédiée aux situations contentieuses. Cette spécialisation structure et définit notre positionnement.
Votre modèle repose sur une approche intégrée. Qu’en est-il concrètement ?
Matthias Cazier-Darmois. L’idée est de pouvoir mobiliser, dans une même structure, plusieurs expertises complémentaires : experts financiers, économistes, ingénieurs, ou spécialistes de l’investigation. Dans un contentieux complexe, établir les causalités et évaluer les éventuelles compensations en cas de faute avérée nécessitent d’appréhender les mécaniques contractuelles, financières et réglementaires, ainsi que les réalités industrielles des affaires. Nous avons construit une capacité de réponse globale et intégrée pour inter venir efficacement auprès des avocats dans des contentieux globalisés et de plus en plus complexes.
Florent Myara. À Paris, nos associés sont principalement des experts financiers. Nous intervenons sur la quantification des préjudices, l’évaluation d’actifs et les analyses économiques, financières et comptables. Nous travaillons également très régulière ment avec les autres expertises du groupe, notamment les équipes construction et investigation. Cette transversalité est essentielle pour répondre aux attentes des avocats et des clients dans les contentieux les plus complexes.
Quels types de dossiers vous sont au jourd’hui confiés ?
Patrick Hébréard. Historiquement, notre activité en France s’est développée autour de l’évaluation des dommages, dans les arbitrages internationaux d’investissement ou commerciaux, ainsi que dans les contentieux commerciaux domestiques. Nous intervenons principalement sur des litiges liés à l’énergie, aux ressources naturelles, aux infrastructures, ou encore aux services financiers. Ce sont des secteurs où les en jeux économiques et financiers sont particulièrement élevés et où les litiges exigent une bonne compréhension des pratiques sectorielles.
Matthias Cazier-Darmois. Notre clientèle est variée, même si nos principaux prescripteurs restent les avocats. Nous inter venons aussi bien pour de grands groupes internationaux que pour des États ou des entreprises publiques et (de plus en plus) des individus, dans le cadre d’actions collectives.
Observez-vous une évolution de fond du marché du contentieux ?
Matthias Cazier-Darmois. Le volume des affaires et le niveau d’exigence des instances décisionnaires sont en hausse. Les analyses économiques, hier encore parfois relative ment succinctes, sont aujourd’hui beaucoup plus poussées. Les arbitres et magistrats désignés dans les affaires complexes sont mieux aguerris aux sujets économiques et financiers. Les contre-interrogatoires sont de plus en plus techniques et nécessitent une forte implication des équipes tout au long des procédures.
Florent Myara. Cette évolution concerne aussi le contentieux judiciaire. Les débats contradictoires autour de l’expertise se renforcent, et les parties contestent plus systématiquement les méthodes, les hypothèses et les conclusions adverses. Cela impose une exigence accrue sur la rigueur méthodologique et la robustesse des analyses, et une nécessité de transparence sur les travaux entrepris. Nous y voyons aussi une évolution positive du marché : la qualité de l’expertise devient de plus en plus déterminante.
L’expertise forensic suit-elle la même évolution ?
Jean Salloum. L’investigation financière connaît elle aussi une montée en technicité importante. Les enquêtes internes doivent désormais traiter des masses documentaires considérables, analyser des flux complexes et croiser rapidement des sources multiples. L’enjeu ne consiste plus seulement à identifier une anomalie, mais à reconstruire précisément des chaînes de décision ou des circuits financiers.
L’utilisation d’outils d’analyse documentaire assistés par intelligence artificielle accélère certaines étapes, mais ne remplace pas le raisonnement expert. Elle permet surtout d’identifier plus vite les zones d’attention dans des volumes importants de données.
Vous identifiez également le développe ment du tiers financement comme une tendance structurante. Pourquoi ?
Matthias Cazier-Darmois. Parce qu’il modifie profondément l’accès au contentieux. Le financement apporté par les tiers permet aujourd’hui à des demandeurs qui n’auraient pas les moyens d’engager une procédure – ou pour lesquels les coûts de procédure seraient disproportionnés – d’accéder à la justice. Cette tendance concerne aussi bien les arbitrages que les contentieux collectifs, où un dommage important est infligé à une multitude d’individus, qui, seuls, n’auraient pas la possibilité d’engager des poursuites. La France commence à voir émerger ces mécanismes, même si le marché reste encore prudent.
Paris vous semble-t-elle suffisamment compétitive face aux autres places européennes ?
Matthias Cazier-Darmois. Paris conserve des atouts majeurs, mais se trouve au jourd’hui confrontée à une concurrence accrue. En Europe, Londres demeure une place de référence, tandis qu’Amsterdam et Madrid attirent un nombre croissant de contentieux. Une partie des dossiers échappe ainsi à la France, pour diverses raisons, parmi lesquelles est souvent citée la lisibilité économique des décisions.
Sur certains contentieux, en particulier ceux nécessitant une forte compréhension économique, les parties privilégient des environnements qu’elles perçoivent comme offrant davantage de prévisibilité. Il s’agit d’un en jeu important pour l’attractivité de la place parisienne.
Les investigations et les enquêtes in ternes constituent un autre axe de développement pour HKA. Quelles évolutions observez-vous ?
Jean Salloum. Nous constatons une maturité croissante du marché français. Les concepts restent largement inspirés des pratiques anglo-saxonnes, mais leur appropriation progresse nettement. Les entreprises recourent davantage à des audits forensic lorsqu’il s’agit de comprendre des défaillances de gouvernance, tracer des ac tifs ou objectiver des soupçons de fraude. L’intelligence artificielle joue aussi un rôle croissant, notamment dans la revue documentaire et l’accélération des enquêtes in ternes. Son déploiement nécessite toutefois un travail de pédagogie soutenu, tant sur les usages que sur les risques associés.
Quels sont désormais vos axes de croissance à Paris ?
Patrick Hébréard. Nous allons poursuivre le renforcement de nos équipes, aussi bien en expertise financière et en analyse économique que sur des profils plus techniques, notamment dans le domaine de la construction. Cette dynamique concerne aussi bien les associés que les collaborateurs. L’objectif est clair : accompagner la croissance de HKA et renforcer son attractivité sur la place pari sienne, tout en consolidant le rôle de notre bureau dans le dispositif international du groupe.
Matthias Cazier-Darmois. Notre bureau parisien est appelé à se développer rapide ment. Cela étant, nous travaillons de manière très intégrée au niveau international. Il n’y a pas de logique de silo, ni de rétention interne des ressources : les ressources les plus qualifiées sur un sujet interviennent là où leur contribution est la plus utile. Pour les clients, cela garantit l’accès aux compétences pertinentes sur toutes les affaires et limite les inefficiences parfois observées dans les cabinets trop segmentés géographiquement.
Propos recueillis par Mathilde Aymami


