Si Bénédicte Graulle « consacre ses jours et ses nuits » à son métier, elle n’a pas renoncé pour autant à son autre passion : la navigation. Rencontre avec une femme qui oscille entre terre et mer.
Bénédicte Graulle, le vent en poupe
Assise dans un des fauteuils du café Lapérouse où elle a ses habitudes – « le cabinet est situé à deux pas » –, Bénédicte Graulle, associée depuis treize ans chez Jones Day pour qui elle a fondé le département droit pénal des affaires, n’est pas très à l’aise : « Je n’aime pas trop parler de moi », confie-t-elle. Pourtant, l’avocate, pour qui passer le barreau a toujours été une certitude, gagne à être connue.
À l’âge où l’on joue aux billes dans la cour de récré, Bénédicte Graulle se voyait déjà porter la robe. Au lycée, elle se glissait dans le public des audiences correctionnelles. « Ma mère ne m’a d’ailleurs jamais demandé ce que je voulais faire plus tard tant c’était une évidence. » Après son bac, celle qui a grandi en banlieue parisienne réussit haut la main ses études de droit. Pourtant, elle ne vient pas de « ce monde-là » : sa sœur et elle sont élevées par une mère kinésithérapeute, son père ayant disparu dans un accident de voiture l’année de ses 8 ans. Un drame qui marquera sa vie et qui « conditionnera beaucoup de choses, y compris encore aujourd’hui ».
S’il y a bien quelque chose qu’elle a reçu en héritage de sa famille, c’est une grande force de travail et beaucoup de détermination. Mettre du cœur à l’ouvrage, quelle que soit la discipline, c’est ce qu’elle espère bien transmettre à son tour à ses trois enfants. La relève semble assurée : l’une de ses deux filles se voit bien suivre les traces de Simone Veil, l’autre pratique la danse à haut niveau et son petit dernier est déjà rentré au conservatoire pour apprendre la trompette. « Je l’ai peut-être un peu influencé en mettant du Chet Baker à la maison », sourit l’avocate férue de jazz.
Course transatlantique
Bénédicte Graulle fuit l’ennui comme la peste et ne vit que pour les challenges qui se présentent à elle. Après être devenue avocate, elle a relevé avec brio celui du concours de la conférence en 2004. « Une année extraordinaire » qui l’a plongée dans la « défense pénale d’urgence » et où le terme « engagement » a pris tout son sens. À côté, elle réussit à cultiver son autre dada, la mer. À 31 ans, elle participe à la Mini Transat. Pour les non-initiés : en 2007, sur un radeau de 6 mètres 50, elle a traversé l’Atlantique seule et sans assistance, rejoignant la côte brésilienne depuis La Rochelle. L’épopée a duré vingt-huit jours et la préparation plus de quatre ans. Son bateau – qu’elle a financé en « faisant beaucoup de commissions d’office » – porte le nom de son prestigieux sponsor : le barreau de Paris. Sur la grand-voile flottent les logos des 60 cabinets d’avocats qui ont soutenu le projet. Une grande fierté pour Bénédicte Graulle qui nous avouera modestement et à demi-mot qu’elle a terminé vainqueure féminine de la course.
Sa passion pour la mer, elle la doit en partie à son grand-père, qui possédait un voilier qu’elle empruntait régulièrement pour aller naviguer en solitaire. « Je voulais prouver que j’étais capable de m’en sortir toute seule. » Quand ses camarades payaient leurs études avec des jobs étudiants, elle gagnait sa vie en faisant de la navigation en haute mer « de La Corogne à Dubrovnik en passant par les eaux Baléares », se remémore-t-elle. Aujourd’hui, faute de temps, elle a jeté l’ancre, mais à regret. Son prochain défi ? « Renaviguer, c’est vital. » D’ailleurs, si vous vendez un bateau, elle est preneuse. Pour ce qui est du temps, nul doute qu’elle saura en trouver, car, comme le disait si bien Einstein, « un problème sans solution est un problème mal posé », un adage qu’elle aime répéter à ses équipes… et à ses enfants qui, sans surprise aucune, ont déjà la mer dans le sang et prennent régulièrement le large.
Après sa traversée de l’Atlantique, Bénédicte Graulle retourne à ses dossiers chez Farthouat Asselineau et Associés. Elle y passe dix ans aux côtés du bâtonnier Jean-René Farthouat, son mentor. Dix années sans lesquelles « [elle] ne serai[t] pas l’avocate qu’[elle est] ». « Chez Farthouat, on avait tous les plus beaux dossiers de la place », se souvient l’avocate. Parmi les affaires qui l’ont marquée, l’incendie du tunnel du Mont-Blanc. Bénédicte Graulle, alors collaboratrice de l’équipe en défense, se mobilise jour et nuit pour le procès. Sa seule ambition : gagner. « Pendant trois mois, nous nous sommes retrouvés en vase clos à Bonneville avec toute l’équipe de défense pour réfléchir à la stratégie, aux aguets vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Un coup de projecteur sur les facettes du métier d’avocat en droit pénal des affaires.
« Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé être là où je suis aujourd’hui »
« Seule la victoire est jolie », aime se rappeler l’ancienne secrétaire de la conférence. Ce mantra, qu’elle applique à ses plaidoiries, on le doit à l’ancien navigateur Michel Malinovskyi, arrivé à la deuxième place de la Route du Rhum en 1978, quatre-vingt-dix-huit secondes derrière Mike Birch, après vingt-trois jours de course. Elle a bien fait des bourdes, mais « les erreurs ne se regrettent pas, elles s’assument », emprunte-t-elle à Simone Veil. Bénédicte Graulle ne regrette rien. « Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé être là où je suis aujourd’hui », confie-t-elle. « J’ai eu de la chance. Et beaucoup, beaucoup travaillé. » Pas de regret donc, sauf peut-être de l’époque où les courriers électroniques et les téléphones portables n’existaient pas. Elle reproche à « cette culture de l’instantanéité » d’être « parfois contre-productive et difficile à gérer, surtout quand la stratégie est au cœur du métier. » D’où son goût pour le travail de nuit, au calme. Avec sa traversée de l’Atlantique et ses nombreuses courses en solitaire, les nuits blanches, elle connaît. Bénédicte Graulle doit filer. « C’est la crise au bureau ». Et ensuite, cap sur Lorient où elle rejoint pour le week-end sa bande d’amis de la Mini Transat – « comme au bon vieux temps » – à l’occasion du 30e anniversaire de la course. Mener une vie paisible ? Très peu pour elle.
Ilona Petit
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