C’est la culture, cinéma et littérature en tête, qui a conduit Jean-Daniel Bretzner, associé de Bredin Prat, à la profession d’avocat. Portrait de cette pointure du contentieux, amoureux du patrimoine.

« Globalement, la vie rend beaucoup à ceux qui s’investissent. » De l’homme qui se qualifie spontanément de « provincial » se dégage un paisible sentiment de confiance. À mettre sur le compte de son statut d’associé chez Bredin Prat et de figure incontournable du contentieux des affaires peut-être ? Il n’en a pas toujours été ainsi. Lorsque le jeune Jean-Daniel Bretzner a poussé pour la première fois les portes d’une cour d’assises, il se souvient n’avoir rien compris du tout. Il faut dire que ce civiliste de formation, qui n’avait jamais eu pour ambition de faire du pénal le cœur de son activité, était un jeune homme ingénu. Et de ponctuer le récit de ses années d’étudiant en droit par une anecdote révélatrice : pour l’un de ses premiers entretiens, chez Jeantet, alors qu’il vient d’avaler les kilomètres qui séparent Nancy de la capitale, il décide, arrivé à Bastille, de se rendre dans le 16e arrondissement à pied. Comme si Paris se traversait en quinze minutes de marche. Il en rit encore sans regretter le moins du monde cette naïveté qui l’a mis très en retard ce jour-là. « Ça m’a fait commettre des erreurs, mais elles n’ont pas eu de grosses incidences (…) La naïveté c’est aussi une arme, un pouvoir d’autodérision. » Naïf, mais réaliste : ce natif de l’Est a très vite compris que le siège du droit des affaires se trouvait dans la Ville lumière. « Il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à Paris (…) La France est un pays très centralisé. » Autre leçon retenue par l’avocat qui a plaidé très tôt aux côtés de Claude Lucas de Leyssac lorsqu’il débute chez DS Avocats : « Les choses se construisent dans la patience. » Rome ne s’est pas faite en un jour et cet amoureux de la Botte se méfie de la précipitation. « Il y a des dossiers que je n’aurais pas plaidés il y a vingt ans. »

Jean Gabin

L’avocat s’est pourtant empressé de rafler ses diplômes avec mentions et honneurs pour expédier son service militaire – pendant lequel il trouvait le temps d’écrire pour des revues de droit – et décrocher sa première collaboration dans une France ankylosée par le bourbier de la guerre du Golfe en 1991 (l’opération Tempête du désert) et la récession de 1993. L’année où Jean-Daniel Bretzner prête serment. Il se souvient de l’ambiance d’alors : « À 22 ans, on se demande si l’on ne va pas être appelé [sous les drapeaux]. » L’appel ne vint jamais, et le jeune homme démarre ce métier d’orateur incarné au cinéma par Jean Gabin lorsqu’il était enfant et qu’il découvrait par ailleurs son film fétiche, Mort à Venise, sorti en 1971. « Dans ma conscience d’adolescent, c’était ça la profession d’avocat. » Il semble lui-même posséder ce talent naturel des gens éloquents. « Une seconde avant de m’exprimer devant un tribunal, je ne sais pas encore de quelle façon je vais le faire. » Il s’imprègne de l’ambiance de la salle et s’ingénie à ne jamais « sur-préparer ». Bien sûr, ses dossiers, il les connaît sur le bout des doigts. Il s’isole dans son refuge normand pour bûcher ses plaidoiries. « Il n’y a pas de place pour l’approximation. » Pour travailler, il se crée une bulle, où il sauve un peu de ce temps de la réflexion qui s’amenuise dans « cette société de fulgurance ». « Avant, on rédigeait des consultations de plusieurs pages que le client lisait », témoigne cet avocat qui a commencé à travailler à une époque où les emails n’existaient pas. Aujourd’hui, les ressorts du raisonnement intéressent moins.

Jean-Daniel Bretzner n’apprécie guère les raccourcis. « Dans ce monde de l’urgence, on tue la réflexion fondamentale. » Pourtant, « c’est dans la théorie que naissent les idées ». Cela n’a rien d’étonnant chez celui que Nicolas Molfessis surnomme « le plus universitaire des avocats parisiens ». Ad probationem : il a coécrit le premier manuel de droit sur la preuve, un sujet étrangement laissé de côté par les éditeurs juridiques français il y a vingt ans. « Personne n’avait théorisé la matière. » Un ouvrage à ranger sur l’étagère des fiertés de celui qui croit dur comme fer à la nécessité de se forger une « culture juridique solide et vaste » pour réussir, et peu aux doubles formations. Autre chose qu’il met en avant sans fausse modestie : avoir « fabriqué » deux associés chez Bredin, deux avocats qui ont passé leur carrière à ses côtés. Susciter l’adhésion des jeunes a pour lui le goût du succès.

 « La standardisation esthétique se traduit par la standardisation de la pensée »

Ce lecteur de Romain Gary – Lady L. surtout – n’a jamais rêvé d’un autre métier. Mais face à la standardisation qu’il désapprouve, il saisira au vol l’occasion qui se présentera à lui pour œuvrer à la préservation du patrimoine, « du beau ». Ce cavalier regrette de tomber, aux quatre coins du monde, sur les mêmes décors et d’assister à l’avènement d’une uniformisation de la beauté. Une chose en entraîne une autre : « La standardisation esthétique se traduit par la standardisation de la pensée. » Et c’est ici que se niche une autre source d’inquiétude chez Jean-Daniel Bretzner, qui se définit pourtant comme un éternel optimiste : la radicalisation de la pensée. « L’excès a un effet de dislocation dans la société. » La rupture du dialogue entre des gens d’avis différents le trouble. « On va au clash (…) Une fois qu’on a insulté son interlocuteur, c’est très difficile de revenir à la table des négociations. »

Jean-Daniel Bretzner se demandera s’il est à la hauteur jusqu’à sa dernière plaidoirie. Pour lui, il faut savoir raccrocher la robe le jour où « la courbe d’efficience s’inverse ». Comme pour les sportifs, « la chose la plus difficile c’est de durer ». Drôle d’écho à un autre de ses textes favoris, de Romain Gary toujours : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Il a déjà demandé à une associée de lui faire signe quand il sera devenu « has been ». Il y a fort à parier que ce ne soit pas demain la veille.

Anne-Laure Blouin

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