Associé fondateur du cabinet ABPH, David Apelbaum a très tôt choisi son camp : la défense et rien d'autre. Portrait.
David Apelbaum, heroic defense
« Trois quarts Ashkénaze, un quart Séfarade. C'est pour ça que je ne suis pas complètement dépressif. » Le trait fuse, cinglant et autodérisoire. À 37 ans, David Apelbaum cultive cet humour sec qui désarçonne même un public averti. Il a grandi dans le 8e à Paris, au sein d’une famille étrangère au monde du droit. Pas d’avocat ni de magistrat à la maison. Son père tenait commerce dans le Sentier ; sa mère, elle, a repris le travail comme institutrice lorsque l'entreprise familiale a vacillé. Un basculement qui marque. On travaille. On s’adapte. On tient. L'enfant, lui, lit. Beaucoup. Science-fiction, heroic fantasy, poésie du XIXe, histoire antique. Une adolescence « le nez dans les bouquins » où Charles Péguy n’est jamais bien loin. David Apelbaum se rêvait archéologue ou égyptologue. Son ambition ? Comprendre comment pensaient et agissaient les hommes d'hier. Bon élève, mais peu sociable, il est profondément angoissé par l'échec et le ridicule. Adolescent, il truque le thermomètre pour éviter d’aller en classe le jour de la remise des copies. Ce n'est pas l'action qui l'effraie : c'est le verdict. Ce moment où l'on ne peut plus rien infléchir.
Bobby Donnell et les corsaires
Le jeune David trouve ses pairs à 17 ans, en intégrant Sciences Po. Il y rencontre des esprits qui lui ressemblent. Alors, le pénal s'impose. Par les séries d'abord. « Je n'ai pas honte de le dire : c'est The Practice. » Bobby Donnell et ses plaidoiries. Ce qui l’attire ? Une position singulière dans la cité. « L'avocat est contre l'État tout en faisant partie du système. » Une figure de corsaire selon lui. « Soit un corsaire qui se prend pour un pirate, soit un corsaire qui, de temps en temps, fait vraiment de la piraterie. » S’il envisage un temps la diplomatie, il renonce assez vite. Trop de hiérarchie face à l’irrépressible besoin d’indépendance qui l’anime. « Les grosses machines, il faut leur donner à manger, sinon elles te mangent. » Lui veut choisir ses combats, ses clients et sa ligne d’action. Il prête serment le 31 octobre 2012. « J'adore Halloween. » Un clin d’œil aux mythologies modernes.
« Ce n'est pas grave d'être gentil »
Formé dans un premier temps par Olivier Metzner, puis Antonin Lévy chez Hogan Lovells, il fonde ensuite son propre cabinet. De Metzner, il retient l'acharnement. « Il mettait deux millions d'énergie pendant que les autres n’en mettaient qu’un. » Ne rien lâcher, jamais. Aller chercher les 5 % supplémentaires quand certains confrères s’arrêtent à 90 % du travail. D'Antonin Lévy, il admire la vivacité intellectuelle, la capacité à absorber un dossier complexe en un temps record et à en restituer l’architecture avec limpidité. « Comprendre un dossier, c'est avoir la vision du dessus, la carte satellite. » Voir vite. Comprendre juste. Expliquer simplement. Voilà sa marque de fabrique. « Ce n'est pas grave d'être gentil. » Du moment que l’on est capable de manifester de la colère, celle que le pénal impose parfois. Ou encore d'intimider. « Quand je m'énerve professionnellement, 99 % du temps, c'est artificiel. » La colère est un outil, elle ne doit jamais être consubstantielle à sa nature. Et de citer Star Wars : « La peur conduit à la colère, la colère conduit à la haine. » Pourquoi ? Parce que, ce qu’il combat, c'est la peur, qu’il connaît intimement. L'angoisse ne l'a jamais quitté. Mais il l’a domestiquée. « Quand je m'angoisse pour quelque chose sur lequel je n'ai pas de prise, j'attends que ça passe. »
Son film préféré ? Gladiator dont il fait sienne une réplique quand il revêt la robe. « Je n'étais pas le meilleur parce que je tuais rapidement. J'étais le meilleur parce que la foule m'aimait. Win the crowd. » Cette scène, il la montre à ses collaborateurs. « Le prétoire est une arène. » Aux assises, il entre en représentation, n’a pas le droit à l’erreur. « Les jurés te regardent. Je joue de petits silences. »
Noir, blanc… et gris
Au cabinet, il préfère parler d'entraînement que de formation. « Je crois que j'entraîne bien mes collaborateurs. » Exigence technique, mais aussi morale. Dans un métier où le bien et le mal sont omniprésents, il refuse le relativisme mou. Certes, « il existe du blanc, du noir, du gris, mais il n’y a aussi parfois que du blanc et du noir. » Défendre ne signifie pas tout accepter. Selon lui, le pénal est un métier de « jouissance et de déception ». On gagne rarement. On perd souvent. La nuit blanche d’un mauvais résultat peut effacer l’euphorie provoquée par une relaxe. Il le sait, il l’assume. Ce regard sans complaisance sur les choses, David Apelbaum le porte aussi sur l’état de la justice. « On est dans un moment de grand basculement. » Il perçoit dans une magistrature devenue « un exutoire de la vindicte populaire et politicienne » une « pulsion de violence ». Sévère, le constat n’en demeure pas moins juste.
Le soir, il se réfugie dans la poésie ou le métal progressif. Passionné d'histoire médiévale, toujours lecteur insatiable de science-fiction – Le Cycle des Princes d'Ambre de Roger Zelazny reste son livre culte –, il écoute à ses heures perdues les podcasts de Passion Médiévistes. Si un jour il quittait le barreau et raccrochait la robe ? Il serait « médecin psychiatre pour comprendre, apaiser et soigner ». Lucide sur lui-même, quand bien même le statut d'avocat pénaliste peut flatter l’ego, il ne cherche plus à se raconter d'histoires. « Les fortes personnalités sont souvent faibles. C'est pour ça qu'elles sont devenues fortes. » Il s’agit désormais pour lui de rester solide. Solide face au verdict. Solide face à la peur. Solide, surtout, pour son cabinet, symbole d'une indépendance qu'il entend conserver coûte que coûte.
Jonathan Banuelos


