Avocate chez Racine depuis 2014 et associée depuis 2025, Lisa Ducani fut présidente de l’Association des jeunes professionnels du restructuring de 2024 à 2026. Ovni pour certains, épicurienne pour d’autres, elle fait partie de ces nouveaux visages qui bousculent les codes de la profession.

C’est dans une brasserie, où Lisa Ducani a ses habitudes, que nous nous rejoignons. Lun de ces lieux intemporels, où se mêlent mets de grande qualité, vins d’exception et discussions passionnées. En somme, tous les ingrédients qui font le charme de ces établissements typiquement parisiens. À peine installée, l’avocate nous conseille les œufs à la coque à la truffe, avant de suggérer de partager une entrecôte, saignante, même si elle la préfère bleue. Une fois la commande passée, elle se lance dans le récit de son parcours : « Je viens de La Ciotat, d’une famille qui n’a rien à voir avec le droit. Mon père était ébéniste de formation et ma mère a travaillé en entreprise toute sa vie. Quand on vient de province, on part avec du retard pour se faire une place à Paris. Pas par snobisme, mais plutôt par manque de codes. » 

Cette fierté régionale, Lisa Ducani lassume malgré un léger syndrome de l’imposteur : « Parfois, j’ai l’impression d’avoir fait un hold up. Si lon m’avait dit il y a vingt ans que je serais associée chez Racine, je ne l’aurais pas cru. » Pourtant, cette jeune mère de deux enfants a toujours su qu’elle voulait faire du droit. Après un stage chez un avocat pénaliste marseillais, elle comprend vite que l’horreur de certains dossiers n’est pas une réalité qu’elle souhaite affronter au quotidien. « Le pénal c’est l’essence même du droit, je trouve cela fantastique, mais c’est trop pour moi. Je n’ai pas l’empathie suffisante pour en faire ma vie. » 

Convaincue qu’elle sera avocate, Lisa Ducani s’oriente alors vers un master en ingénierie des sociétés mais, malgré ses attentes, la matière ne lui inspire pas la passion espérée. Insatisfaite, elle prend la direction de Montréal et de la prestigieuse université McGill, où elle découvre une autre manière de réfléchir et d’appréhender le droit. De retour en France, elle n’a toujours pas tranché sur son avenir. Cette enfant du Sud a besoin de quelque chose de différent pour être pleinement motivée. 

Passion viticole  

Elle se lance alors dans un troisième master, cette fois en droit vitivinicole. « Mes parents étaient fous, je revenais du Canada et j’allais m’enterrer en pleine campagne, à Suze-la-Rousse, pour un master sans réel débouché ! Même l’université a été surprise de ma candidature. » Son nouveau diplôme en poche, elle doit trouver un stage. Les régions viticoles – Bordeaux, la Bourgogne, les côtes de Provence – lui tendent les bras. C’est finalement à Paris, au sein du cabinet Racine, qu’elle atterrit. Très vite, elle réalise que la matière est trop routinière pour elle : « J’aime le droit, le raisonnement juridique, mais j’avais besoin de quelque chose de plus concret. Il me manquait cet aspect humain qui me caractérise. » 

« Parfois, j’ai l’impression d’avoir fait un hold up. Si l’on m’avait dit il y a vingt ans que je serais associée chez Racine, je ne l’aurais pas cru »     

Au détour d’un couloir, elle tente sa chance et demande à Laurent Jourdan, figure emblématique du restructuring du cabinet Racine, s’il a du travail pour elle. « Il m’a donné un dossier, puis il a constaté ma motivation et ma soif d’apprendre. Ensuite, il m’a prise par la main et m’a tout appris, il est devenu mon mentor. » Si elle n’a pas fait carrière dans le vin, c’est bien ce dernier master qui a changé sa vie en la menant au bon endroit, là où elle devait être. « Comme quoi l’alcool mène toujours aux défaillances », glisse-t-elle dans un sourire. 

Cap vers le restructuring

Une fois son stage validé, la jeune avocate, qui décroche le barreau en 2014, emmagasine vite. Elle dévore les ouvrages, suit Laurent Jourdan partout et va même jusqu’à imiter ses mimiques. Lorsque la principale collaboratrice de l’avocat décide de partir, ce dernier lui offre le poste. « Il m’a dit : “Cest simple. Maintenant, tu prends le train ou tu restes sur le quai.” Il m’a fait confiance alors que, moi-même, je n’avais pas cette estime de ma personne. Je lui dois beaucoup », précise-t-elle. 

Dix ans plus tard, devenue associée en 2025, Lisa Ducani continue d’apprendre tous les jours au plus près des dirigeants dont elle tente de sauver l’entreprise. Son dossier phare ? Presstalis, service de messagerie de distribution de presse, qui a connu plusieurs procédures amiables, puis un redressement suivi d'un plan de cession et une liquidation judiciaire. Arrivée sur cette affaire en 2018, la Provençale restructure la société financièrement aux abois. En pleine pandémie de Covid-19, plusieurs éditeurs de presses quotidiennes se regroupent pour créer France Messagerie et reprendre une partie des activités historiques. Deux cent quatre-vingt-quinze employés sont sauvés, mais 645 restent sur le carreau. Une expérience dont elle a tiré beaucoup denseignements, mais qui l’a profondément marquée : « Quand tu dois appeler un représentant syndical pour lui expliquer que, même en ayant travaillé toute la nuit, tu n’as pas trouvé de solution et qu’il n’ira plus travailler demain, c’est plus que difficile. Je lui ai donné mon numéro et nous sommes restés en contact. » Un métier loin des transactions financières classiques et au plus proche du quotidien de salariés menacés, qui donne du sens à chaque mission.

Bonnes tables et bons copains  

À travers ses dossiers, Lisa Ducani aime rencontrer les dirigeants qu’elle accompagne, comprendre le cœur de leur activité pour mieux appréhender leurs difficultés et les aider à les surmonter. Une approche humaine indispensable pour mener à bien ces restructurations complexes et ultra sensibles. Ce goût de l’autre, elle le cultive également en dehors de ses dossiers. « J’aime rencontrer de nouvelles personnes pour discuter et échanger. C’est toujours intéressant d’apprendre à les connaître autour de bonnes tables, de bon pain et de bons vins. » Pour sa première sortie après son congé maternité, prévue le jour même de notre échange, elle compte rejoindre une amie dans un bar corse avant d’aller à un concert de Soulwax, un groupe de techno belge. 

Un programme riche en perspectives pour celle qui n’a pas fini d’animer les procédures de restructuring françaises tout comme les discussions à table avec ses convives. Consciente que la vie professionnelle comme personnelle est « tout sauf un long fleuve tranquille », Lisa Ducani semble prête pour gravir les prochaines étapes de son ascension.

Tom Laufenburger


Personne citée :

Lisa Ducani

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