Charlotte Damiano est associée en Global Regulatory au sein de Hogan Lovells à Paris. Son créneau ? L’accès au marché des spécialités pharmaceutiques et des dispositifs médicaux. Son but ? Favoriser la diffusion des thérapies innovantes pour tous les patients français.
Charlotte Damiano, à cœur vaillant
Nous nous retrouvons au café Le Berkeley, la porte à côté de Hogan Lovells, où se déroulent des entretiens furtifs de chasse de têtes. Dans cette ambiance feutrée et corporate, Charlotte Damiano, associée du cabinet, démarre un récit vif, sans ambages. C’est dans l’un des secteurs les plus régulés en France qu’elle exerce : celui de la santé. Au programme : négocier avec les institutions françaises le prix des produits pharmaceutiques, le remboursement des traitements et des dispositifs médicaux, physiques comme numériques, ou encore suivre les rebondissements de chaque PLFSS (Projet de loi de financement de la Sécurité sociale). Le tout pour que des traitements, le plus souvent innovants, puissent être proposés aux patients, parfois aux enfants. « L’industrie de la santé est exigeante et resserrée, rappelle Charlotte Damiano. Ce n’est pas l’avocat qui impose sa science. Il faut prouver son apport business, comme d’autres consultants. » Face à une multitude de décisionnaires : DJ, DAF, directions spécialisées en accès au marché, Comité économique des produits de santé, ministère de la Santé… Qui tous comptent sur elle. Et ça n’est pas de tout repos. « J’arrive à la table des négociations, tout en ayant en parallèle 150 litiges contre la Haute Autorité de santé et le ministère de la Santé. » Entretenir un rapport de confiance dans la durée s’avère essentiel.
Que ce soit au cabinet, en voiture ou dans les cafés, la journée de Charlotte Damiano se divise entre les appels clients, les analyses juridiques et son petit garçon. L’associée parle volontiers du challenge d’être avocate et maman. Et avoue n’avoir jamais « autant travaillé que l’année de [s]on accouchement ». Si les journées varient et souvent s’allongent, il y a un point sur lequel elle ne transige pas : « À 16h30 tous les soirs, je suis devant la crèche, qu’il pleuve ou qu’il vente. Personne ne va m’en empêcher. J’irai chercher mon fils. » Une manière millimétrée de « vivre [s]a parentalité ».
« Les très jeunes enfants ne sont pas entendus par justice »
Petite, Charlotte Damiano s’imaginait réalisatrice, dans le sillage des cinéastes « capables de créer leur monde », comme Godard. Après le bac cependant, elle opte pour le droit, un choix pragmatique et peu onéreux. Si ses études lui plaisent – elle en apprécie « la rigueur et le côté besogneux » –, elles lui semblent longues. Son regard se perd dans ses souvenirs. « Je me suis accrochée. Je travaillais en même temps. Serveuse, hôtesse, tous les petits jobs pour lesquels il ne faut pas de diplôme. » Elle se rappelle une fois où, après avoir porté des plateaux en argent toute la journée durant, elle s’est écroulée le soir en rentrant chez elle. « Mais je suis retournée travailler le lendemain. » Une volonté de fer grâce à laquelle elle obtient un rôle de juriste dans un cabinet comptable à Nice. Pourtant, le matin de sa prise de poste, elle hésite. Et fonce… dans la direction opposée : le strict nécessaire sous le bras, elle part pour la capitale.
Écueils et préjugés
À Paris, elle est victime de préjugés. Lors de plusieurs entretiens, on lui reproche d’avoir fait ses études à Nice. Là encore, elle s’accroche et obtient un stage chez Danone. Mais se heurte aux mêmes a priori quand elle essaye à nouveau de pousser la porte des cabinets d’avocats. Les entretiens s’enchaînent, Charlotte Damiano ne perd pas courage ni le sens de la répartie. Des années après, alors qu’elle est passée par les plus grandes maisons de la place parisienne, comme DLA Piper, Dentons ou encore Simmons & Simmons, elle croise un de ceux qui l’avaient dédaignée : « Vous avez bien évolué », lui dit-il. L’avocate de répondre : « Et vous, vous avez évolué ? »
Menace fantôme
Ce qui la caractérise depuis l’enfance ? Une volonté à toute épreuve. Personne n’a besoin de lui dire quoi que ce soit. Celle qui se met seule à ses devoirs, apprend et avance, dévore des livres mettant en scène des personnages persévérants, dont ceux de la saga Star Wars. Cette fana du Festival de Cannes y a d’ailleurs croisé Georges Lucas. « Il est très sympa. »
Force est de constater qu’une telle détermination a créé un certain décalage avec le reste du monde. À 7 ans, elle rabroue sa grand-mère qui tente de glisser une pièce dans sa poche : « Mamie, je gère mon budget ! » Au sein des cabinets parisiens, elle joue des coudes. Surprise quand on lui oppose sa tendance « rouleau-compresseur » – à ses yeux, elle se contente de faire son travail –, Charlotte Damiano observe que « la ténacité, encore aujourd’hui, c’est mal vu. C’est perçu comme une agression ». Elle regrette que la plupart des gens tendent à étouffer l’altérité. « Ça flingue le courage, l’initiative, y compris dans notre pays. » Elle soupire. « La vraie menace c’est le manque de courage. »
Une âme de justicière
En allant plaider, l’associée réalise qu’elle ne ressent plus « d’inquiétude ni de stress dans son boulot ». Pour celle qui « ne reste pas en place », l’envie de « cranter sur autre chose » se fait ressentir. L’avenir s’envisage en grand. Monter une boîte dans la santé. Ou encore inventer une nouvelle façon d’exercer. « Je ne crois plus aux avocats entre eux, au sein d’une grosse structure qui domine le monde. » Charlotte Damiano anticipe la prochaine question avec un sourire. « Mon activité m’éclate, précise-t-elle. Pas question de la quitter. J’ai envie de la concilier avec l’évolution du métier d’avocat. » Comprendre : travailler de concert avec des consultants et des économistes.
Et quand elle n’est pas le nez dans ses dossiers, elle se ressource en faisant du tennis, du golf et en suivant la cadence de son garçon de 3 ans, très sportif. « Le week-end, j’aime respirer un air correct et côtoyer tout ce qui ne ressemble pas à un humain qui prend le métro », plaisante l’Audonienne. Des passe-temps simples qui lui permettent de se détendre. Mais ce n’est pas tout, l’associée, inspirée par le travail de la journaliste d’investigation Romane Brisard, vient tout juste de créer l’association Justice à hauteur d’enfants, consacrée à la défense de ces derniers devant la justice française. « Les très jeunes enfants ne sont pas entendus par justice, tandis que les professionnels de la santé ne peuvent pas témoigner. Les enfants sont donc placés par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Le juge des affaires familiales décide [de leur sort] sans se concerter avec le collectif de la petite enfance. » Un constat que Charlotte Damiano compte bien dépasser avec toute l’ardeur dont elle peut faire preuve. À cœur vaillant, rien d’impossible.
Alexandra Bui


