Qui prétend faire du droit sans prendre position ? À l’image de ses convictions, Schéhérazade Abboub, avocate associée au sein du cabinet Alerion, incarne force et élan. De son travail sur les données publiques émerge une nouvelle matière qui porte ses valeurs : celle du droit des données publiques, levier au service de l’intérêt général.

Janvier. Paris se couvre d’un léger manteau de neige. Le décor est planté à quelques pas du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et lorsque Schéhérazade Abboub arrive au rendez-vous, elle sait déjà quels sujets elle souhaite aborder. Déjà, les assignations, très peu pour elle. Ce qui l’intéresse, ce sont les lignes de fracture contemporaines. Diplomatie, État, données publiques, autant de terrains où le droit rencontre le pouvoir. Au cours de l’entretien, une question s’impose : « Qu’est-ce qui, en droit, demeure irréductible chez l’humain ? » Sa réponse tient en un mot : la dignité. Une notion que le numérique et, plus encore, l’IA viennent aujourd’hui bousculer. 

Quelques jours plus tôt, elle est intervenue au micro de Franceinfo pour dénoncer Grock, une intelligence artificielle qui permet de déshabiller virtuellement les femmes sans leur consentement. Avant cela, le Huffington Post et le Point l’ont interrogée sur les poupées pédopornographiques en vente sur le site de Shein ou encore sur l’usage de l’intelligence artificielle générative par les administrations publiques. Autant de dossiers sensibles où le droit devient, à ses yeux, un outil de vigilance démocratique.

Citoyenne du numérique

Tout chez Schéhérazade Abboub exprime ce souci de l’intérêt général, dans sa manière d’être comme dans sa pratique. « Il y a une multitude d’enjeux autour de la data. Des enjeux de démocratie, juridiques, techniques mais aussi éthiques. » Son engagement, elle le revendique : « J’ai toujours défendu mes idées avec conviction. » Un leitmotiv qui se manifeste dès ses premières années d’études : « En L3, j’ai eu la chance d’être prise en stage au sein du cabinet du préfet de police de Paris. » Un terrain pourtant peu prisé des étudiants, mais qu’elle choisit parce qu’elle souhaite multiplier les expériences au sein des institutions. Deux ans plus tard, elle rejoint le Conseil d’État, auprès d’Olivier Schrameck, ancien directeur de cabinet de Lionel Jospin, et de Yann Aguila, alors secrétaire général adjoint : « J’ai toujours été curieuse et je souhaitais découvrir un maximum de lieux où le droit s’exerçait. »

« Qu’est-ce qui, en droit, demeure irréductible chez l’humain ? »  

Lorsqu’elle commence sa carrière au début des années 2010, c’est par le prisme des infrastructures de télécommunication que ses convictions prennent corps. « Très vite, il a fallu penser aux usages de ces infrastructures. » Elle est alors sollicitée par la Fédération nationale des collectivités pour rédiger un livre blanc sur la « big data territoriale ». À l’époque, « aucun contrat public n’intègre encore la question des données ». En parallèle, la métropole de Dijon la missionne sur un dossier très concret, celui de la mise en place d’un poste de commandement connecté destiné à piloter la gestion de ses services publics. Ce projet prévoit le déploiement de nombreux objets connectés. C’est ce qui amènera Schéhérazade Abboub à rédiger l’une des premières clauses contractuelles sur la « gouvernance de la donnée ».

Elle ne le mesure pas encore, mais l’avocate vient de contribuer à faire émerger un principe qui fera débat : le droit des données publiques. Elle multiplie les conférences pour en parler et s’expose aux critiques : « J’ai dû mener de nombreux combats pour faire émerger ce nouveau droit des données publiques. » Elle ne cède pas : « C’est un enjeu de confiance dans nos institutions. » Au-delà de la promesse des « villes intelligentes », elle perçoit aussi les tensions qu’elles soulèvent, notamment en matière de protection de la vie privée avec l’arrivée de l’IA dans les services publics. Son travail de défrichage se poursuit. Elle contribue à la rédaction du guide pratique consacré aux « smart territoires » de la fédération InfraNum, et participe à une étude pour le ministère de l’Économie sur les enjeux de la transformation numérique des collectivités. 

Créer la norme : telle est sa ligne de crête. Elle tente d’inscrire les enjeux de transparence dans la loi pour une République numérique. Et si ceux-ci se matérialisent difficilement et de manière inégale dans les administrations publiques, qu’importe. Schéhérazade Abboub poursuivra autrement, déterminée à structurer et approfondir cette nouvelle matière qu’elle contribue à façonner.

La force du collectif

Passée par les grands cabinets – August Debouzy, Jeantet, Bird & Bird –, elle affine sa conviction avant de rejoindre Alérion. Le département data publique, IA territoriale et montages innovants, dont elle prend la tête, est créé à cette occasion. « Rejoindre Alérion permet déjà l’émergence de nouvelles idées et des synergies. Une preuve que ces sujets sont importants. » Nous accueillir au sein du cabinet est une occasion pour elle de saluer cette reconnaissance institutionnelle. Ambitieuse, elle entend « en faire un partenaire incontournable afin de répondre aux défis de demain ».

Ancienne joueuse de basket, réputée excellente défenseure, pianiste au conservatoire et même chanteuse dans un groupe de musique, Schéhérazade Abboub cultive l’esprit collectif. La même année de son association chez Alérion, elle cofonde l’Observatoire Data Publica, pensé comme une source de référence sur l’usage de la donnée et de l’IA dans le public. Elle contribue également à des initiatives comme l’association Data Governance Alliance for Smarter Citizens (DG4SC) et s’engage dans plusieurs combats, notamment en faveur des femmes et de l’environnement. Elle n’exclut d’ailleurs pas de rejoindre d’autres associations ou think tanks. Dans cette dynamique, elle veille à toujours embarquer celles et ceux qui l’entourent et, en premier lieu, sa collaboratrice, l’avocate Khadija Kazouz, qui l’accompagne depuis leur précédente expérience en cabinet.

Au quotidien, Schéhérazade Abboub se définit comme « une avocate au service des projets. Le droit doit s’adapter aux ambitions des clients ». Favoriser l’innovation en Europe lui tient particulièrement à cœur. De ceux qu’elle accompagne, elle dit volontiers qu’ils « sont des gens courageux »Du courage, mais aussi de la détermination. Deux qualités qui caractérisent Schéhérazade Abboub, et qu’elle revendique. Son combat, à la fois simple dans le principe et délicat à mettre en œuvre, consiste à veiller à ce que la technologie et le droit qui l’encadre demeurent au service de l’humain et de l’intérêt général. Un engagement de longue haleine. Mais les combats ne l’effraient pas, elle ne manque pas de pugnacité. 

Sasha Alliel

Personne citée :

Schéhérazade Abboub

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