C’est avec une apparente facilité qu’à 37 ans, Sarah Becker, cofondatrice du cabinet VingtRue, conjugue son engagement à la Fondation des femmes et son métier d’avocate en droit de l’environnement. Portrait de celle qui mène une carrière tournée vers des enjeux sociétaux fondamentaux.

Fille d’universitaires, Sarah Becker a choisi le droit par goût de la chose publique. Rien d’étonnant quand on sait que l’avocate est passée par Sciences Po Paris. Mais si elle a opté pour le droit de l’environnement, c’est aussi pour une attirance assumée pour le monde industriel. D’où lui vient son attrait des machines ? Aucune idée. Elle aime se rendre sur un chantier, casque vissé sur la tête, échanger avec des ingénieurs pour comprendre le fonctionnement d’un engin, plonger dans les archives publiques, parfois jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour retracer l’histoire d’une exploitation. Une part de son travail qui fait écho à celui de sa mère, Annette Becker, historienne reconnue, spécialiste des deux guerres mondiales et de leurs représentations culturelles et religieuses. Celui de son père, Jean-Louis Brunaux, archéologue. Et celui de son grand-père, Jean-Jacques Becker, l’un des grands noms de l’histoire contemporaine qui, entre autres choses, a déconstruit le mythe de la fleur au fusil et de l’engagement spontané des Français en 1914 à l’annonce de la mobilisation.

« Je ne regrette pas mon choix une seconde. » Sarah Becker s’est tournée vers les prétoires, une trajectoire que son entourage familial jugeait parfois moins « intellectuelle ». Sa grand-mère, Paulette Meyer, pourtant, était juriste elle aussi. Mais elle rêvait d’entrer à l’ENA. Un parcours contrarié à l’époque par ses opinions politiques. Le passage du concours était interdit aux communistes. Sarah Becker se souvient, avec reconnaissance, de la fierté que son statut d’avocate inspirait à son grand-père. Très tôt, le droit attise sa curiosité. Elle découvre sa première salle d’audience à l’aube de l’adolescence. Chance rare, elle a l’occasion de passer un an à Princeton, où sa mère enseigne alors l’histoire et d’y apprendre l’anglais avant d’entrer au lycée. De retour en France, la bonne élève poursuit ses études secondaires à Lille : bac littéraire, Sciences Po Paris puis master de droit de l’environnement à l’université de Strasbourg.

« Je passe 90 % de mon temps à faire du lobbying » 

La magistrature lui a longtemps fait de l’œil. Mais son intelligence vive et son refus instinctif de la routine trouvent dans le droit de l’environnement un terrain fertile. Une matière en construction permanente, à la croisée du droit public, du droit des affaires, du pénal et, plus inattendu, du lobbying. « Je passe 90 % de mon temps à faire du lobbying. » Convaincre les autorités publiques, dialoguer avec le régulateur, apporter des solutions juridiques inédites, traduire des contraintes techniques en arguments recevables : cette multiplicité de tâches lui convient parfaitement. Et quand on lui demande si travailler sur l’environnement nourrit chez elle une forme de pessimisme, elle répond sans hésiter qu’au contraire, son métier consiste « à dépolluer ». Son tempérament optimiste et profondément sociable y est sans doute pour quelque chose.

Retour vers le futur

« Rien ne dure et pourtant rien ne passe. Et rien ne passe justement parce que rien ne dure. » Cette phrase de Philip Roth – l’avocate a lu tous ses romans – tirée de La Tache, résume assez bien son rapport à l’engagement féministe. Sarah Becker partage aujourd’hui son temps entre son cabinet et la Fondation des femmes, qu’elle a cofondée en 2016 avec Anne-Cécile Mailfert et dont elle est maintenant membre du conseil de surveillance. « Mais c’est elle qui a eu l’idée », précise-t-elle immédiatement. L’idée de la structure ? La nécessité de professionnaliser les levées de fonds au profit des associations de défense des droits des femmes. « On ne demandait pas d’argent pour les associations féministes dans la rue. » À rebours des pratiques de la Croix rouge, de Médecins du monde ou encore de l’Unicef pour ne citer qu’eux. Le besoin aussi d’un accompagnement juridique au long court de ces structures. Le combat se mène également devant les tribunaux, souligne Sarah Becker. Sa grand-mère était déjà engagée pour les droits des femmes dès les années 1940. Dans cette famille qu’elle décrit comme matriarcale, Sarah Becker grandit avec la conviction que les batailles essentielles avaient été menées. Ni son enfance ni ses années à Sciences Po Paris ne viennent contredire cette certitude. C’est à son entrée dans la profession, chez Gide Loyrette Nouel, qu’elle découvre un sexisme structurel, encore présent dans le monde des affaires. Un monde où les jeunes collaboratrices sont moins payées que leurs homologues masculins. Un monde où un associé réservait aux seuls hommes une place à la table des négociations. Les femmes étaient invitées à s’asseoir à l’écart sur le divan : un détail que l’on aimerait croire d’un autre temps.

Si ces comportements agissent comme un révélateur, Sarah Becker garde pourtant un souvenir chaleureux de cette première maison, de l’exigence comme de l’énergie collective qui y régnaient. En 2016, elle rejoint LPA-CGR Avocats. Très vite, elle intervient sur le dossier du Dieselgate. Et le dit sans détour : à force d’heures passées avec les ingénieurs, elle a compris que la réalité technique dépassait les simplifications du débat public.

Après dix ans de barreau, une nouvelle question la taraude : la suite. Rester, viser l’association, rejoindre un autre cabinet ? Les propositions existent, mais aucune ne répond pleinement à l’équation qu’elle cherche à résoudre. Sa pratique du droit de l’environnement est profondément business. Une maison de pur droit public ne lui laisserait pas le champ large. Une boutique full service risquerait de diluer son activité en M&A, une composante importante de son exercice. Il lui faut aussi une équipe pénaliste solide, prête à défendre des industriels – une position moins consensuelle qu’il n’y paraît. La solution surgit lors d’un dîner. Avec Julie Fabreguette, l’évidence lui saute aux yeux : elle partage avec l’avocate une même vision stratégique, une même lecture du métier. L’entente est immédiate. Avec Archibald Celeyron, les deux femmes fondent VingtRue qui s’impose rapidement dans le paysage parisien, porté par une dynamique rare.

Son seul regret ? Ne pas avoir pu intégrer, pour des raisons déontologiques, davantage la communication et les affaires publiques à sa pratique. Grande voyageuse, Sarah Becker offre souvent Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie à ses proches. Depuis la naissance de ses jumeaux, elle a ralenti le rythme de ses lectures. Son amour pour la littérature demeure intact. Et les livres reprendront un jour leur place. En attendant, l’avocate contribue à l’écriture d’un nouveau chapitre de l’histoire du droit de l’environnement.

Mathilde Aymami

Personne citée :

Sarah Becker

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