Avocate reconnue du restructuring, Eugénie Amri a longtemps évolué dans des environnements exigeants, prônant le dépassement de soi. Aujourd’hui, elle choisit de redéfinir les contours de sa pratique : plus alignée avec elle-même, plus stratégique, plus entrepreneuriale, mais profondément humaine.
Eugénie Amri, l'heure du bilan
Elle parle vite, pense vite, décide vite. Chez Eugénie Amri, l’intensité n’est pas un effet de posture : c’est un mode de vie. « Je vis à haute intensité depuis 2008 », confie-t-elle. La phrase n’a rien d’une plainte, mais exprime plutôt un état des lieux lucide. Tout commence dès ses études. Lorsqu’elle évoque son parcours, rien ne semblait la prédestiner aux cabinets d’affaires. « Aucun de mes parents n’a eu le bac. » Elle le dit simplement : « Pour le coup, je suis un vrai transfuge de classe. » L’expression n’est pas brandie comme un étendard, mais comme un fait structurant. Elle dit l’apprentissage des codes, la nécessité d’observer avant d’agir, la conscience aiguë des écarts sociaux dans un univers professionnel fortement normé. Adolescente, lectrice insatiable, elle cite Le Père Goriot, Le Rouge et le Noir et Le Monde de Sophie comme des romans qui l’ont marquée durablement. À cette même période, elle s’engage en politique : « J’avais envie de changer les choses. » Cette volonté d’agir ne disparaîtra pas ; elle prendra d’autres chemins. Le droit s’impose alors comme un levier d’action, le magistère de juriste d’affaires DJCE d’Assas constituant une étape décisive dans sa carrière. La formation est réputée pour son exigence : « Avec le recul, c’était une prépa sur trois ans. Il y a peu, j’en faisais encore des cauchemars. »
Au sortir de ses études, elle rejoint Weil Gotshal & Manges où elle restera près de neuf ans. Elle confesse avoir vécu cette entrée dans le monde du travail comme un véritable soulagement, presque une respiration après la pression académique. Au sein du cabinet, elle développe une certaine pratique du restructuring : ce qui l’attire n’est pas tant la technicité du droit que les relations humaines qu’il permet de nouer. Et d’insister sur cette dimension stratégique : « Nous sommes les bras droits des dirigeants dans les situations de crise. » Cela, Eugénie Amri l’a appris des meilleurs : avec Philippe Druon, Jean-Dominique Daudier de Cassini ou encore Fabienne Beuzit et Sandra Beladjine, elle s’est forgé une réputation de technicienne. En 2021, elle est nommée counsel avant de devenir associée à seulement 33 ans en rejoignant le cabinet Veil Jourde l’année suivante. Pour autant, les distinctions hiérarchiques l’intéressent peu : « Les rangs de collaborateur, counsel, associé… ça ne veut rien dire ! Nous sommes tous avocats. Nos clients se moquent du titre de leur avocat ; ils veulent quelqu’un en qui ils ont confiance. » Ses clients d’ailleurs, qui sont-ils ? Des PME et des TPE principalement, qu'elle peut accompagner concrètement et qui perçoivent immédiatement la valeur ajoutée de ses conseils.
« Les rangs de collaborateur, counsel, associé… ça ne veut rien dire ! Nous sommes tous avocats »
Ce qu’elle aime dans son métier ? Se sentir comme une « urgentiste du droit », chargée de stabiliser les fonctions vitales de l’entreprise pour envisager la guérison, mais aussi missionnée pour écouter avant d’analyser et de trancher : « Un dossier ce n’est pas juste un nom, un numéro. Derrière chaque procédure, il y a des trajectoires individuelles, des responsabilités lourdes, des décisions qui engagent bien plus que des bilans comptables. »
Cette attention à la dimension psychologique de son métier l’a conduite à lancer, au sein de l’Association pour le Retournement des Entreprises (ARE), dont elle préside le comité de formation depuis trois ans, un groupe de travail consacré à la psychologie du dirigeant en difficulté. Il en a résulté un livre blanc proposant des bonnes pratiques pour une meilleure prise en compte du facteur psychologique lors des situations de crise. Elle s’est également formée aux premiers secours en santé mentale et a même obtenu un certificat en science du bonheur de l’université de Berkeley. Il s’agit pour elle d’accompagner ce moment, généralement douloureux, qu’est le dépôt de bilan d’une entreprise, une étape « presque naturelle », sans le réduire à une formalité technique. Et évoque la nécessité de mettre des mots sur cette crise : « Aider un dirigeant à raconter son histoire et celle de son entreprise (les difficultés rencontrées, les mesures mises en place, les perspectives, l’engagement, la résilience), je trouve ça beau. » Le terme peut surprendre, mais il éclaire sa conception du droit comme vecteur de sens.
Génération sacrifiée
« Cela fait près de vingt ans que je vis à 1 000 % », constate-t-elle. Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel : quand elle n’est pas happée par son travail et la disponibilité constante qu’il demande, elle pratique la natation en compétition, la boxe française, le triathlon. Une question la taraude depuis quelque temps : comment se recharger après avoir tout donné ? Il est temps d’y répondre, de faire le bilan d’un mode de vie façonné par l’urgence permanente, non pour renoncer, mais pour réinventer son rythme. Cette réflexion, elle l’inscrit dans une perspective plus large, évoquant « une génération un peu sacrifiée », marquée par l’hyperconnexion, des perspectives moins lisibles que celles de ses aînés. Le constat n’est ni amer ni revendicatif ; il sert de cadre à une redéfinition plus consciente du rapport au travail.
L’année 2026 sera, dit-elle, « [son] année de la créativité ». Photographie, écriture, autant de territoires longtemps relégués au second plan. « J’adore explorer. » Et en effet, celle qui a exploré des milieux dont elle ne maîtrisait pas les codes, exploré une pratique du droit attentive à la fragilité humaine, entend désormais explorer de nouvelles formes d’équilibre. En somme, changer de braquet. Fini le sport intensif, clame celle qui s’est passionnée pour le longe-côte qu’elle pratique en Bretagne – une région où elle recharge ses batteries – et dont elle vante les vertus contemplatives. Eugénie Amri n’exercera plus dans les grands cabinets ; elle souhaite se lancer dans une aventure entrepreneuriale plus alignée avec sa vision du métier. Un nouveau souffle et un nouveau champ d’exploration.
Béatrice Constans


