Dans son rapport annuel de 2024, l’Autorité de la concurrence nous a prévenus : elle fera de l’IA l’un de ses chevaux de bataille. Et elle a tenu promesse. Dans le prolongement de son avis sur le secteur de l’IA générative rendu en 2024, elle vient de publier son étude sur les enjeux concurrentiels liés à l’impact énergétique et environnemental de l’IA.
IA et durabilité, l’entente à l’épreuve de la concurrence
En 2035, les centres de données pourraient atteindre 4 % de la consommation d’énergie électrique nationale. Aujourd’hui, en France, ces centres consomment environ 10 térawattheures par an, soit l’équivalent de la consommation d’énergie moyenne annuelle de 2,1 millions de foyers. Sous l’effet du développement de l’IA qui se nourrit de ces data centers, ce chiffre pourrait doubler, voire tripler, d’ici 2035 d’après l’Autorité de la concurrence.
Au-delà de la consommation énergétique, le développement de l’IA requiert également l’utilisation d’autres ressources, comme l’eau ou les métaux rares. D’après l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep), le volume d’eau prélevé par les centres de données aurait atteint 0,6 million de m3 en 2023, soit l’équivalent de 240 piscines olympiques.
L’accès à l’énergie, un levier stratégique sous tension
En clair, l’empreinte carbone de l’IA n’est pas au beau fixe : « Plusieurs acteurs du numérique ont annoncé une forte augmentation de leurs émissions de gaz à effet de serre (allant de + 30 % à + 50 %) résultant notamment de l’augmentation de la consommation énergétique des centres de données », relève l’Autorité.
Conséquence ? Les acteurs économiques qui bénéficient d’un accès privilégié à ces ressources peuvent plus facilement être compétitifs que leurs concurrents sur le marché de l’IA. Et c’est là que l’Autorité de la concurrence intervient, car il ne faudrait pas que ces accès soient des facteurs de concurrence déloyale. Le régulateur pointe notamment du doigt le comportement des grands acteurs qui peuvent plus facilement sécuriser des contrats d’énergie décarbonés et être mieux raccordés au réseau électrique, au détriment des plus petits acteurs.
La frugalité ou le nouvel argument de compétitivité
Deuxième point de vigilance : le concept de « frugalité », derrière lequel pourraient se cacher d’éventuels effets anticoncurrentiels. La « frugalité » désigne le procédé par lequel on développe l’outil le plus performant et le plus efficient avec le moins de ressources (énergétiques notamment) possible. Sur le papier, la frugalité a tout bon puisqu’elle vise à favoriser l’innovation en créant des systèmes toujours plus performants tout en réduisant au maximum l’empreinte carbone du processus. Mais derrière ses allures de bon élève, la frugalité énergétique n’en demeure pas moins un paramètre de concurrence, prévient l’Autorité de la concurrence, parce qu’en optimisant les ressources, on produit un service plus « léger » – donc moins coûteux –, mais pas moins performant, bien au contraire. Pour l’Autorité, il faut veiller à ce que la frugalité ne soit pas brandie comme un argument marketing infondé, constituant une allégation environnementale trompeuse.
Comparer pour mieux réguler
Sur ce dernier point justement, l’Autorité de la concurrence relève la nécessité de disposer d’un moyen efficace et commun à tous les systèmes d’IA de mesure de l’impact environnemental. Dans un contexte où l’IA est en pleine expansion et où les problématiques environnementales sont un sujet d’intérêt général, il devient plus que nécessaire d’adopter un référentiel commun d’impact environnemental permettant de comparer les systèmes sur un pied d’égalité. Toutefois, cette « standardisation » relative à l’empreinte carbone peut être l’objet de comportements déloyaux, notamment si certains concurrents s’échangent entre eux des critères de standardisation, empêchant les autres acteurs du marché de s’aligner.
Bilan de l’étude ? L’Autorité de la concurrence met en lumière trois séries d’enjeux en matière d’implication environnementale de l’IA. Primo, l’évaluation de l’impact environnemental passe nécessairement par l’élaboration d’un outil commun reposant sur une méthodologie scientifique robuste et sur la transparence des données. Secundo, la frugalité énergétique est un levier essentiel de la concurrence et sa mise en œuvre repose notamment sur l’élaboration d’un système de standardisation évoqué en premier point. Et tertio, le marché de l’accès à l’énergie doit rester ouvert à tous et pas seulement aux grands acteurs.
En guise de conclusion, l’Autorité invite toutes les parties prenantes à se saisir de l’étude et à signaler tout comportement anticoncurrentiel dans le secteur de l’IA. Le régulateur appelle aussi les acteurs économiques à le solliciter afin d’assurer la compatibilité de leurs projets aux objectifs de durabilité.
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Ilona Petit


