La profession d’avocat n’échappe pas à un phénomène qui prend de l’ampleur : l’implication des pères dans les tâches familiales. Nouveaux modes de travail et d’organisation, congés allongés, fracture générationnelle : lumière sur la paternité chez les avocats.

"J'ai presque l’impression à vous lire que ce n’est pas votre épouse, mais vous-même qui accouchez." Extraite d’un échange entre deux avocats, cette phrase a été vue 180 000 fois, provoqué plus de 500 réactions et plus d’une centaine de commentaires sous le post LinkedIn finalement dépublié qui la dénonçait. "Honteux", "désagréable", "scandaleux", un "agissement sexiste hostile", pouvait-on lire en commentaire. Pour d’autres, cette tirade renvoie à la condition féminine dans le milieu des robes noires ("Avec ces agissements, on comprend hélas le départ des femmes de votre profession") où il arrive encore d’entendre un associé expliquer que oui, il faut laisser les "collaboratrices" partir plus tôt pour aller chercher les enfants à la crèche. Et où les hommes qui prennent l’intégralité de leurs congés paternité ne sont pas légion. Le postulat selon lequel les tâches liées à la parentalité reviennent au sexe féminin n’a pas totalement disparu. Résultat, quand le père s’investit, il s’extrait de la normalité. "Quand je vais chez le pédiatre ou à une réunion de parents d’élèves, on m’accueille en héros", s’agace Jean-­Julien Lemonnier, associé chez Stephenson Harwood.

 

"Dans certaines structures perdure une vieille vision machiste des années soixante-dix ou quatre-vingt. À partir du moment où l’on fait encore subir ça aux hommes, on n’arrêtera pas de discriminer les femmes"


Il lui est déjà arrivé de se voir reprocher un excès de zèle : "Parfois, on vous accuse d’en jouer, de jouer au papa idéal. On n’a pas intégré dans la culture que le père a aussi un rôle à jouer à la naissance", explique-t-il. L’avocat de 46 ans se souvient de celle de son cadet : alors qu’il était collaborateur dans un autre cabinet, il avait dû ­effectuer un rendez-vous à peine plus de trois heures après la venue au monde de son fils et une nuit blanche à l’hôpital. À l’époque, personne, ni ses confrères ni ses clients (pourtant de pays nordiques), n’avait suggéré de le remplacer ou de reporter l’appel téléphonique. À l’époque, rien d’anormal à ce qu’un père qui a passé la nuit à épauler sa femme qui accouche se rende dans la foulée au travail et reprenne le fil de ses rendez-vous, comme si de rien n’était. C’était il y a moins de dix ans. Cet épisode illustre la maigre considération accordée au rôle du père, lorsqu’il le devient, puis lorsqu’il doit l’assumer au quotidien. "C’est une autre chose de se coucher tard et de se lever trois ou quatre fois dans la nuit pour donner le biberon." Cette fatigue-là reste taboue. Pour Jean-Julien Lemonnier, il faut envisager le sujet de la maternité sous l’angle de la parentalité, sans oublier la paternité. La sienne s’est accompagnée d’une "forme de frustration". À l’époque, à l’arrivée de ses trois enfants qui n’ont jamais plus de deux ans d’écart, il ne lui vient pas à l’idée de prendre un congé paternité ou même de mettre le sujet sur la table dans son cabinet. "Dans certaines structures perdure une vieille vision machiste des années soixante-dix ou quatre-vingt. À partir du moment où l’on fait encore subir ça aux hommes, on n’arrêtera pas de discriminer les femmes", analyse l’avocat. Un de ses confrères, anonyme, se souvient d’une magistrate qui lui avait refusé le renvoi d’une audience, fixée à la date prévue pour l’arrivée de son premier enfant. Il naîtrait avec ou sans lui selon la juge. Peut-être que cette femme avait-elle reproduit ce qui se fait dans le milieu depuis des années.


Modification substantielle des conditions de travail
Cinquante ans. C’est la frontière où s’entrechoquent les mentalités. Au-delà de cette limite, la plupart des avocats confessent que ce sont davantage leurs épouses qui se sont occupées des enfants. Dans la capitale française, il y a aussi un avant et un après 2014, date à laquelle le congé parentalité (qui concerne le père biologique de l’enfant à naître, le partenaire ou le concubin de la personne qui accouche, qu’il soit un homme ou une femme) est passé d’une à quatre semaines au bénéfice des avocats collaborateurs, à l’initiative du barreau de Paris. Pour rappel, cette rallonge n’est arrivée qu’en 2021 pour le reste des pères français, passant de quatorze à vingt-huit jours à compter de juillet de cette année-là. 
Sur le plan pécuniaire, tous les avocats bénéficient du versement d’une allocation forfaitaire journalière. Les hommes avocats à leur compte ou à la tête d’un cabinet font parfois sans, faute de connaître l’existence de cette aide. Celle-ci se révèle souvent insuffisante pour faire face aux charges financières habituelles. Antoine Christin, avocat à la tête de son cabinet et membre du Conseil de l’Ordre des barreaux des Hauts-de-Seine depuis décembre 2024, a mis les bouchées doubles avant la naissance de ses deux enfants pour compenser la diminution d’activité liée à ces pauses professionnelles. Il a pris un mois pour le premier, et à cause de certains impératifs, dix jours seulement pour le second, en adoptant un rythme de croisière (10h-17h) pour épauler son épouse. C’est la phase sans mode de garde qui entraîne "une modification substantielle des conditions de travail" où l’on découvre des "plages horaires insoupçonnées" calquées sur les réveils nocturnes des nouveau-nés. Et dès que l’on met son enfant à la crèche, il faut adapter son organisation. Antoine Christin décolle du bureau chaque soir à 17h45 pour aller chercher ses enfants pour le "tunnel du soir" bain-dîner-jeux-coucher. Cet avocat de 36 ans se voit comme les bras de son épouse : ils ont convenu qu’elle serait "le cerveau" de l’organisation, parce que naturellement tributaire de l’intégralité de la charge mentale en tant que femme. Il se couche tôt et travaille le matin, tôt aussi, avant que la maisonnée se mette en branle.

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"La profession ne s’interdit plus de faire des enfants

pour plaire à son collaborant"  

 

 

 

 

 

 

Leur positionnement va dans le sens d’une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) publiée en mars 2024 (intitulée L’articulation entre vies familiale et professionnelle repose toujours fortement sur les mères) qui appelle à une plus forte participation des pères dans la sphère familiale, "un levier important pour atteindre l’objectif d’égalité entre les femmes et les hommes". Autre point à noter : ces constatations sont plus marquées dans les catégories sociales élevées, là où sont rangés les avocats.
Selon Antoine Christin, il y a aujourd’hui un véritable changement de paradigme. La nouvelle génération d’avocats ne se bouscule plus pour intégrer de grandes maisons qui proposent des horaires de travail à rallonge. Il constate qu’on ne fait plus passer vie professionnelle avant vie personnelle et que "la profession ne s’interdit plus de faire des enfants pour plaire à son collaborant". Il se souvient que son ancien statut de Secrétaire de la conférence l’obligeait à s’investir à 100 % dans son métier. À l’époque, il n’imaginait pas que l’on puisse devenir Secrétaire et parent en même temps. Ces trois dernières années, deux vainqueurs du concours d’éloquence l’on fait, raconte-t-il. Signe que les choses changent. Et pour que cela s’inscrive durablement ? "Je pense que le temps fera l’affaire, il faut attendre le renouvellement de génération." Certains pans de la profession restent difficiles à concilier avec les devoirs familiaux. Faire famille relèverait davantage du défi pour un pénaliste – à qui il arrive souvent d’être convoqué par le juge à 14h pour ne plaider qu’à 20h –, que pour les civilistes, dont le travail consiste majoritairement à produire des écritures, ce qui est faisable sur des plages horaires normales.


Une dizaine de congés paternité en 2020
Le vent a donc tourné et les jeunes pères s’investissent davantage dans leur nouveau rôle. Résultat, depuis environ deux ans, l’Union des jeunes avocats (UJA) a de plus en plus de retours d’hommes qui se sont sentis victimes d’une discrimination à l’embauche et qui pensent qu’ils n’ont pas été recrutés à cause de la probabilité qu’ils aient des enfants. Et d’autres de la part d’avocats, déjà en place, que l’on questionne sur leur situation familiale, sous couvert d’une conversation informelle à la machine à café. L’association affirme qu’il y a encore trois ans seulement, l’assureur de l’ordre n’affichait au compteur qu’une dizaine de congés paternité pour Paris. Contacté, AON n’a pas donné suite à notre demande de précisions sur ce chiffre, à l’instar du barreau de Paris que nous avons également joint. Les hommes avocats sont de plus en plus nombreux à le prendre, mais souvent en se débrouillant pour le "noyer" avec des vacances, indique Séverine Risser, ancienne vice-présidente de l’UJA et ­coresponsable de la Commission égalité de l’UJA entre 2018 et 2024. Anne-Laure Casado, membre du Conseil de l’Ordre entre 2019 et 2021, expliquait dans le Mag de l’été 2023 de l’UJA que les obstacles à surmonter pour prendre un congé parentalité résidaient dans la crainte, pour les collaborateurs, de répercussions telles que la mise au placard, le retrait des dossiers les plus intéressants, et même la rupture du contrat de collaboration une fois la période de protection terminée. Et pour les associés, "ils/elles se sentent indispensables au fonctionnement du cabinet, et redoutent, sans jamais le formuler, que leurs clients les quittent ou se dirigent vers un.e autre associé.e". Du point de vue financier, les avocats à leur compte voient avec la diminution du nombre d’heures travaillées une diminution de leur chiffre d’affaires. C’est un choix, selon l’avocat Antoine Christin, de gagner moins d’argent pour consacrer davantage de temps à sa famille. "Quand on l’accepte, on le vit très bien."

"Le problème ce n’est pas tant la paternité ou la maternité, c’est la volonté de contrôle absolu, de présentéisme"

 

Romain Marchand, 37 ans, avocat associé chez Hogan Lovells [collaborateur chez Gibson Dunn à l’époque où il est devenu père et où il a répondu à nos questions, ndlr], assure partager équitablement les tâches familiales avec sa femme. Et il constate que dans les jeunes familles de son entourage, c’est souvent cette organisation égalitaire qui prévaut. Dans son cas particulier, devenir père n’a pas eu d’incidence négative sur son travail. Une "équipe de taille suffisante, soudée et solidaire" permet de répartir la charge de travail avec ses collègues, confrères et consœurs, et de s’organiser en équipe par rapport au congé maternité ou paternité à venir. Quant à la reprise du travail à l’issue du congé paternité – "la vie personnelle prend naturellement un peu plus de place, il faut gérer la crèche, la fatigue, etc." –, son bon déroulement tient au degré de liberté et d’autonomie laissé aux avocats dans leur travail. Ce qui varie en fonction du cabinet, de l’équipe et des associés avec qui les avocats collaborent, souligne Romain Marchand qui a, pour sa part, mis en place une organisation "assez carrée". Sa femme assure la soirée, il s’occupe de sa fille tous les matins et fait son maximum pour passer du temps avec elle chaque soir avant de se remettre au travail pour compenser son départ avancé du cabinet. "Mais tout le monde n’a pas la chance d’avoir des associés compréhensifs. Cela dépend également de l’autonomie réelle de chacun dans son travail." Il bénéficie de cette liberté. "Le fait que je parte tôt du travail pour passer une heure avec ma fille et que je me reconnecte une fois qu’elle est couchée n’est pas un problème." Ce qui compte, c’est que le service rendu aux clients ne soit pas affecté.


Dans son équipe, la parentalité n’a jamais été un sujet. Des consœurs ont obtenu leur promotion alors qu’elles revenaient de congé maternité ou qu’elles étaient enceintes. "Au contraire, je constate que rentrer tôt pour se reconnecter après est plutôt bien vu puisque finalement l’amplitude horaire est presque plus importante. En travaillant chez soi, on se rend encore plus disponible que dans le monde d’avant où il n’y avait pas de télétravail." Pour ce jeune père très impliqué dans son métier, "le problème, ce n’est pas tant la paternité ou la maternité, c’est la volonté de contrôle absolu, de présentéisme". Il rappelle que l’avocat ne jouit pas du statut de salarié, mais exerce une profession libérale qui l’oblige à être disponible pour ses clients et ses collaborateurs. Lui-même n’a pas disparu pendant vingt-huit jours, il veut accompagner ses clients "au quotidien". Il répond à ses mails pendant ses vacances, parce que ça fait partie de son métier et qu’il ne l’envisage pas autrement. "Tout dépend de comment tu vis ton métier. Je me considère comme un entrepreneur avec tout ce que ce statut implique."

"Je pense qu’aujourd’hui, c’est clair pour tout le monde : si l’on a un choix à faire, ce sont les enfants qui passent avant"


C’est aussi la charge de travail qui empêche les avocats de décrocher. Alexandre Henry, avocat fiscaliste associé chez Couderc Dinh & Associés, a du mal à imaginer pour sa part quitter le cabinet avant 19h. Même après la naissance de son deuxième enfant, il "ne [pouvait] pas laisser les choses en plan". Personne ne lui a imposé expressément ses horaires, mais il venait de s’associer à la naissance de son second fils et avait conscience de ce qu’on attendait de lui. Ce qui ne l’empêche pas, lui aussi, de réserver du temps chaque soir à ses deux garçons. Il militerait davantage pour une obligation de déconnexion que pour un allongement du congé paternité. Pour lui, ce n’est pas à la quantité de temps passé avec ses enfants qu’il faut s’attacher, mais à la qualité. Ce qui se traduit par des moments non pollués par ses dossiers ou ses deadlines. Quarantenaire, il a pu observer lui aussi la bascule des mentalités. Les avocats issus de générations antérieures n’avaient pour la plupart pas le même degré d’implication dans la vie de famille, leur carrière étant prioritaire sur leurs enfants. "Je pense qu’aujourd’hui, c’est clair pour tout le monde : si l’on a un choix à faire, ce sont les enfants qui passent avant." Il a connu des femmes qui ont été confrontées à ce choix. Une de ses amies avocates a fini par changer de cabinet tant on lui a fait comprendre que son travail devait ­primer sur son rôle de mère.
S’il couve dans les cabinets d’avocats, le sujet de la paternité est universel. Le 18 septembre 2024 à Londres, les militants de l’association The Dad Shift ont installé sur des statues d’hommes des poupées en écharpe : Thierry Henry à genoux devant un stade de foot, Gene Kelly, Isambard Kingdom Brunel assis à la gare Paddington… Une opération pour alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur le rôle important de la paternité dans la vie des hommes et réclamer au gouvernement britannique un meilleur congé paternité, très mal rémunéré outre-Manche. Alors qu’en France, le congé paternité est acquis, certaines voix s’élèvent pour proposer d’en aligner la durée sur celle du congé maternité. But : "loger tout le monde à la même enseigne" et limiter l’intérêt d’engager un homme plutôt qu’une femme – laquelle est susceptible de prendre un congé plus long –, et empêcher les avocats recruteurs de faire un choix ­économique basé sur le sexe de la personne.­

Anne-Laure Blouin

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