Parentalité et avocats. Infertilité, quand le débat n’est plus stérile
"Les enfants des avocats sont souvent des enfants FIV [fécondation in vitro, ndlr]." Et si c’était vrai ? Jean-Julien Lemonnier, avocat associé chez Stephenson Harwood, est convaincu que certains excès de la profession contribuent à détériorer la fertilité des hommes et des femmes qui l’exercent. Il y a deux ans déjà, une avocate affirmait à l’AFP avoir subi "trois fausses couches à cause du stress". Un stress généré par la dégradation de son environnement de travail lorsqu’elle a lancé son projet d’enfant, et qu’elle a dû encaisser des remarques sur son "incompétence" et aller travailler "avec la boule au ventre". Ces situations anxiogènes assimilables à des cas de harcèlement moral mises de côté, les caractéristiques mêmes de la profession – responsabilités, pression des clients, stress des délais de procédure, horaires à rallonges –, sont de nature à détériorer la santé de ses membres. "La cadence et le stress du métier, il est certain que cela joue sur la fertilité", témoigne Jean-Julien Lemonnier. Parmi les avocats de son entourage, il observe que de nombreux couples ont recours à la procréation médicalement assistée et notamment aux FIV. Et par ailleurs, raconte un autre témoin, les avocats qui font vie commune rencontrent des difficultés à "accorder leurs agendas au moment opportun". Une perte de chance supplémentaire dans la grande loterie de la procréation.
"Je ne pouvais pas décaler une date d’audience pour un rendez-vous médical… Sauf si mon confrère acceptait, mais il fallait que je m’ouvre alors sur les raisons de cette demande"
Un avocat interrogé raconte avoir fait une "FIV en coup de vent" pendant une période intense de travail. Résultat, "ça n’a pas marché". L’échec est d’autant plus cuisant "quand on se tape tout ce parcours : tous ces rendez-vous médicaux, les prises d’hormones, les cachetons, les up and down dans le moral, et la baisse d’énergie". Sabrina Kemel, une autre avocate associée chez FTMS contactée pour l’article il y a un an (et qui a depuis été élue membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris), raconte avoir mis près de quatre ans pour avoir son premier enfant. "C’est compliqué, de faire une PMA [procréation médicalement assistée, ndlr]. Je ne pouvais pas décaler une date d’audience pour un rendez-vous médical… Sauf si mon confrère acceptait, mais il fallait que je m’ouvre alors sur les raisons de cette demande. Il y a aussi les piqûres, je ne me les faisais pas moi-même, je n’y arrivais pas, donc une infirmière venait au cabinet." Un discours qui revient souvent chez les personnes contactées qui ont dû recourir à la PMA (FIV ou non). Toutes mettent en avant la difficulté de conjuguer la procédure de procréation assistée, avec les injections de dernière minute et les hospitalisations programmées la veille, avec le rythme du métier. Pour un autre avocat, anonymisé, attribuer les causes de l’infertilité à la profession va trop loin. "C’est un problème que l’on retrouve dans toutes les strates de la société", nuance-t-il, tout en rappelant que la pression est inhérente au travail de l’avocat, et qu’elle a pour contrepartie, dans les grosses structures, une rémunération élevée. Quoi qu’il en soit, les avocats qui recourent à la PMA ne bénéficient d’aucune protection spéciale comparable à celle offerte aux salariés depuis une loi du 28 janvier 2016. En entreprise, les femmes sont autorisées à s’absenter pour réaliser les actes médicaux nécessaires à la PMA. L’Union des jeunes avocats de Paris (UJA) réclame la transposition de cette règle aux avocats, qui bien que bénéficiant d’un statut libéral, se font parfois reprocher leurs absences. Certaines avocates se sont plaintes auprès du syndicat qu’on leur demande au cabinet : "Tu n’es pas en train d’essayer de faire un enfant ?" Même refrain pour les fausses couches : il faut souvent aux avocates qui en font retourner travailler dès le lendemain.
Ce problème de santé publique inquiète le gouvernement qui a publié en février 2022 un rapport sur les causes d’infertilité, sous-titré "Vers une stratégie nationale de lutte contre l’infertilité", corédigé par Samir Hamamah, chef de service de biologie de la reproduction du CHU de Montpellier, et Salomé Berlioux, présidente de l’association Chemins d’avenir, sur les causes d’infertilité. On y lit que "[l’infertilité] est encore trop souvent reléguée au second plan, à une simple 'histoire de bonnes femmes', alors qu’elle touche directement 3,3 millions de nos concitoyens". Un chiffre en constante augmentation, tout comme le recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP) qui connaît une progression quasiment linéaire. Aujourd’hui, 2,5 % des enfants français sont conçus par FIV, soit 1 enfant sur 40. Pour les autres techniques d’aide à la procréation, c’est 1 sur 30.
80 % des avocates interrogées en 2017 estimaient que la maternité demeurait un frein dans une carrière
Autre fauteur de troubles soulevé par le rapport : l’âge. Les avocats, à l’instar d’autres populations d’actifs, font des enfants tard. Avant de porter la robe noire, les hommes et les femmes étudient pendant plusieurs années (cinq au bas mot, auxquelles s’ajoutent deux années d’école d’avocat) et cumulent les masters, les doubles diplômes étant presque exigés aujourd’hui, indique un avocat interrogé. Le contrat de collaboration signé, il faut encore attendre d’acquérir une certaine stabilité financière et statutaire avant de sauter le pas. Un point qui, sans grande surprise, concerne davantage les femmes. Une enquête du Center for Economic Studies, relayé par le New York Times, pointe un phénomène appelé "10-Year Baby Window" et qui démontre que les revenus des femmes ayant eu leur premier enfant entre 25 et 35 ans ne rattrapent jamais ceux de leur mari. De quoi refroidir les avocates qui voudraient obtenir une rémunération alignée sur la trajectoire de leur carrière – quand on sait que 77,1 % des avocats se situant dans la tranche de revenus annuels la plus élevée de l’enquête réalisée par le défenseur des droits en mai 2018 (sur les conditions de travail et les expériences des discriminations dans la profession d’avocat en France) sont des hommes. Ou celles qui voudraient simplement poursuivre une trajectoire professionnelle verticale, puisque dans certains cabinets, la maternité fait barrage à toute promotion, et que de manière globale, les femmes sont peu représentées dans la population des associés. Selon une étude menée en 2017 par l’ACE et l’association Moms à la barre sur la qualité de vie des avocats, 80 % des avocates interrogées estiment que la maternité demeure un frein dans une carrière, un frein qui peut être compensé – dans les cinq années suivant la naissance/adoption (34 %) ou dans les dix années (22 %) –, ou pas (27 %). La lutte contre les impacts négatifs de la maternité sur la rémunération et la carrière des avocates était l’un des points du Manifeste du barreau de Paris pour l’égalité professionnelle, issu des 1res Assises de l’Égalité du barreau de Paris organisée à l’époque du bâtonnat de Marie-Aimée Peyron et Basile Ader. Qui ont réussi à faire inscrire le principe d’égalité au rang des principes essentiels de la profession dans le règlement intérieur national de la profession en 2019.
Financement de la congélation des ovocytes
Chez les avocats, comme dans les autres métiers, on sous-estime l’impact de l’âge sur la fertilité. Selon le rapport ministériel, les Français accordent une confiance excessive dans la médecine pour contrebalancer les effets du vieillissement. C’est un sujet dont quelques cabinets se sont emparés, à l’image de Reed Smith. La structure finance des programmes à destination d’avocates désireuses de faire congeler leurs ovocytes. La vie de femme n’est pas un long fleuve tranquille, rappelle Natasha Tardif, managing partner du bureau de Paris. "On n’est pas prête, on n’a pas rencontré la bonne personne." Reed Smith a pris le parti de permettre à ses membres de repousser l’âge de la première grossesse avec l’autoconservation ovocytaire dite "de précaution". Aux États-Unis, le cabinet avant-gardiste prend des mesures pour soutenir ses avocates dans certains États où l’accès à des soins de santé reproductifs est restreint. Il prend en charge les frais de transport, de logement dans un autre État où ces soins sont disponibles, ainsi que les frais d’hospitalisation. À Londres, la firme Cooley propose depuis 2021 de débourser pour ses avocates jusqu’à 45 000 livres pour les soulager des frais liés au traitement de fertilité, que ce soit pour une adoption, pour la congélation des ovules ou une FIV. Idem chez Clifford Chance qui a étendu la couverture santé de ses membres aux traitements contre l’infertilité à hauteur de 15 000 livres.
La pratique est en vogue depuis quelques années aux États-Unis. Google, Facebook, Tesla, Starbucks ou encore Goldman Sachs ont lancé de tels programmes pour retenir leurs talents féminins, ou leur permettre de retarder le moment de la maternité. Selon une étude du cabinet Mercer, plus d’un quart des grandes sociétés américaines finance des traitements de fertilité assistée pour ses collaboratrices, et une sur vingt prend en charge la congélation d’ovules.
L’employeur, futur acteur d’une politique de prévention de l’infertilité
Si l’accompagnement de l’employeur dans ce pan intime de la vie de ses collaborateurs peut interroger, le rapport rendu au ministère de la Santé soutient ce parti interventionniste. Ses auteurs préconisent de faire des entreprises les acteurs d’une politique de prévention de l’infertilité aux côtés des pouvoirs publics. Les structures sont invitées à prendre leurs responsabilités, a fortiori lorsque leurs collaborateurs évoluent dans "un environnement délétère pour la fertilité" dû à un "rythme professionnel défavorable à la fertilité" ou au stress. Parmi les pistes évoquées par le rapport, il y a celle de la sensibilisation des managers aux enjeux de l’infertilité et aux parcours d’AMP. Le sujet est toujours d’actualité au niveau de l’État. Deux ans après ce rapport, en janvier 2024, le président de la République Emmanuel Macron, préoccupé par son objectif de "réarmement démographique", proposait la création d’un grand plan contre l’infertilité, féminine comme masculine, comprenant un "check-up fertilité" (spermogramme, réserve ovarienne…) dès l’âge de 20 ans, des campagnes pour promouvoir l’autoconservation d’ovocytes pour les femmes, et un vaste programme de recherche sur l’infertilité.
Révolution
Outre-Manche, depuis quelques années, un chasseur de têtes d’avocats londonien, Mimoza Fleur, met le sujet sur la table en organisant des rencontres dans les bureaux londoniens de prestigieux cabinets (Sidley Austin, Clifford Chance, Stephenson Harwood, Norton Rose Fulbright). Des avocats comme David Savage, associé de Holman Fenwick Willan, Eraldo d’Atri, associé de Clifford Chance à l’époque de son intervention et aujourd’hui chez Humphries Kerstetter, Emma Harling-Phillips, associée chez Pinsent Masons désormais chez Womble Bond Dickinson viennent parler de leur expérience en tant que parents. Au programme : l’histoire de la perte de jumeaux in utero, le récit de l’enfer des procédures internationales de procréation avec quelques jours de congés seulement pour courir aux rendez-vous des médecins, des acupuncteurs, des conseillers et des coachs en fertilité, ou le partage de la douleur d’une infertilité subie pendant dix ans… Pour le cabinet de recrutement, il s’agit de "lancer une révolution et d’amorcer un changement culturel à grande échelle dans les environnements professionnels". L’événement s’est répété en juillet dernier dans les locaux londoniens de Norton Rose Fulbright.
Somaya Ouazzani, ancienne avocate fondatrice de Mimoza Fleur, expliquait dans un article paru en 2022 sur Laws.com vouloir guider les cabinets d’avocats dans la mise en place de mesures de soutien pour leurs employés confrontés à des problèmes de fertilité. Selon elle, ce type de prise de parole aurait conduit un certain nombre d’enseignes à mettre en place des politiques de bienveillance, comme des congés payés, un soutien financier, des prêts sans intérêts et des temps de repos et de récupération avant, pendant et après le traitement de fertilité. Et même la création d’un poste de "responsable de la fertilité" au sein des cabinets. Cela rejoint le combat de l’association anglaise de défense des droits de la maternité, Pregnant Then Screwed. Pour sa directrice générale, Joeli Brearley, "le traitement de fertilité est un grand avantage sur le papier ; mais comme pour toutes les politiques sur le lieu de travail, sans une véritable adhésion des managers, elles ne se traduisent pas nécessairement en bonnes pratiques". Financer la reproduction de ses effectifs n’assure pas a posteriori l’éradication des préjugés à l’égard des femmes enceintes et des nouvelles mères dont les différents milieux professionnels ont du mal à se débarrasser.
Anne-Laure Blouin



