Avocate en droit du travail, Valérie Duez-Ruff a siégé au Conseil de l’Ordre du barreau de Paris entre 2014 et 2016, lors de la création de la Commission Harcèlement et discrimination (Comhadis). Elle a présidé le comité Égalité et Diversité de l’Association des avocats conseils d’entreprises (ACE) et fondé son association, Moms à la barre. Elle revient pour Décideurs Juridiques sur ses motivations à se saisir de la question de la parentalité chez les avocats.

Décideurs Juridiques. D’où est venu le besoin d’investir le sujet de la maternité, et de créer votre association Moms à la barre ?
Valérie Duez-Ruff. J’ai créé Moms à la barre en 2010 après avoir été victime de discrimination lorsque j’ai eu mon premier enfant. À l’époque, j’étais collaboratrice dans une petite structure en droit social qui comptait un patron et une assistante. L’annonce de ma grossesse s’est bien passée. J’ai présenté mon nouveau-né au cabinet pendant mon congé maternité. C’est à mon retour au travail que, petit à petit, l’associé du cabinet, mon patron, a remis en question la qualité de mon travail. Il n’était plus question de l’association évoquée avant ma grossesse, car “mes priorités avaient changé”, selon mon patron. J’avais eu beau lui expliquer que je n’avais accouché ni de mon cerveau ni de mon ambition sur la table d’opération. Les chiffres (pour ce qui est de la quantité de travail et du résultat) n’avaient pas changé. Je quittais le bureau à 19h pour aller chercher mon enfant à 19h30, et je me remettais au travail à son coucher. Lorsque j’ai voulu demander à mon patron ce qui n’allait pas, il a eu cette phrase mythique : “Je n’en ai rien à faire que vous ayez un enfant ou un mari handicapé, ce que je veux c’est que vous travaillez plus sinon je vais en tirer les conséquences.” J’ai démissionné et me suis lancée à mon compte. Me doutant que j’étais loin d’être la seule avocate dans cette situation, j’ai eu l’idée de créer Moms à la barre, pour lutter contre les discriminations et créer un lieu d’écoute et d’entraide. Ça a été un succès ­malheureusement, signe qu’il y avait un vrai besoin.

Vous avez également porté la question des discriminations liées à la maternité au sein des institutions représentatives de la profession ?
J’ai pensé que pour changer les choses, il fallait être au cœur du réacteur. Je me suis donc présentée en 2013 aux élections du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris. Dans le cadre de ma campagne, nous avons mené une grande enquête auprès des avocates du barreau de Paris pour évaluer l’impact de la maternité sur leur carrière. Les résultats ne laissaient pas de place au doute : 83 % des femmes estimaient qu’une grossesse avait un impact sur leur carrière et 25 % à 30 % d’entre elles constataient qu’il ne serait jamais résorbé. Une enquête de l’ACE [Association des avocats conseils d’entreprises, ndlr] de 2017 démontrera plus tard que les choses n’ont pas vraiment changé depuis les années 2010.


Élue au conseil de l’ordre, j’ai contribué à créer, aux côtés de Pierre Servan-Schreiber, la Commission harcèlement et discrimination (Comhadis). Nous avons également fait insérer dans le règlement intérieur du barreau de Paris une infraction spécifique des faits de harcèlement et de discrimination. J’imaginais que le vote ne poserait pas de questions majeures, pourtant il a fallu deux séances de trois heures, et un vote nominatif pour faire passer cette décision. Aux débuts de la Comhadis, 95 % des saisines avaient trait à la discrimination pour cause de maternité. En 2017, 11 % des saisines concernaient des faits de discrimination lors d’une grossesse ou de la maternité. Un sondage mené par la Comhadis en avril 2022 situe la grossesse (31 %) à la seconde place des motifs de discrimination.

Comment résumer les problèmes auxquels sont confrontées les jeunes mères avocates ?
Avec Moms à la barre, je réponds à de nombreuses interrogations sur les droits des avocates pendant la maternité ou sur le mode de garde. La question de la crèche, c’est la tarte à la crème. À Bordeaux, le barreau a mis en place une crèche pour ses avocats. La solution n’est pas transposable à Paris. Une crèche au palais de justice n’aurait pas de sens et obligerait les avocats à se traverser Paris avec leur nouveau-né pour le faire garder. Des places réservées dans des crèches, ce serait plus judicieux. En tant que libéraux, les avocats ne bénéficient pas du crédit d’impôt famille. Nous avions écrit à Bercy et à ­Valérie Pécresse pour y avoir droit, sans succès. Le problème majeur des avocates, c’est de pouvoir concilier un métier très prenant avec des enfants. Il conduit beaucoup de femmes à partir en entreprise. Il y également la problématique de l’indemnisation du congé maternité qui ne permet pas en pratique aux avocates de ­s’arrêter de travailler, puisqu’elles continuent à payer leurs charges. Les avocates poursuivent leur activité jusqu’au bout.

"La question de la crèche, c’est la tarte à la crème"


Quels progrès ont été accomplis depuis quinze ans ?
Le référent discrimination mis en place au sein du barreau de Paris a été étendu par la suite au dans les différents barreaux de France. Malgré la confirmation par le rapport du Défenseur des droits rendu en 2018 de mauvaises statistiques de la profession, nous pouvons constater des progrès depuis dix ans. Notamment une meilleure prise en compte du congé maternité (passé de douze à seize semaines) et du congé paternité (aligné sur le congé légal de vingt-huit jours), et une meilleure prise en compte de la situation des femmes et des mères au sein des cabinets d’avocats. Cela mérite d’être souligné, car il ne faut pas toujours blâmer les institutions en détournant le regard du travail accompli. Récemment, le barreau de Paris a ouvert un salon d’allaitement au sein de la Maison des Avocats.

Quelles seraient les pistes d’amélioration ?
Encourager les pères à prendre leur congé paternité. Plus les pères seront investis dans la paternité, plus l’écart se réduira entre les hommes et les femmes et, de facto, plus les discriminations à l’égard des femmes régresseront. Que ce soit chez les avocats ou dans les entreprises, les discriminations visent les femmes, car c’est à elles qu’on relègue la charge de la parentalité. La parentalité devrait reposer sur les deux parents.

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Propos recueillis par Anne-Laure Blouin

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