« Et si le plafond de verre le plus solide n’était pas extrinsèque aux femmes, mais une limite intériorisée, tissée par les habitudes, issue d’un héritage culturel profondément enraciné et reproduite de génération en génération ». En ce 8 mai, journée de commémoration de la fin de la seconde guerre mondiale – cette guerre qui a contribué à la libération du deuxième sexe – Anne Bassi, fondatrice et associée de Fargo-Sachinka et Yoann Taieb, consultant pour Fargo-Sachinka, interrogent les raisons du sentiment d'illégitimité qui habite de nombreuses femmes, et les invitent à puiser en elles le courage de prendre la place qu'elles méritent.
8 mai 2025 : vers une libération intérieure des femmes avocates
Le 8 mai célèbre la victoire des Alliés sur le nazisme, la fin d’un monde d’oppression, le retour à la liberté et la mémoire des combattants. Parmi eux, des femmes engagées dans la Résistance, souvent oubliées des récits officiels mais dont la force et le courage ont été décisifs. Elles ont agi sans y être autorisées, souvent sans s’autoriser elles-mêmes à imaginer qu’elles en étaient capables. Et pourtant !
Elles ont transmis des messages, caché des armes, sauvé des vies. Elles ont été des saboteuses, des héroïnes anonymes, des Justes.
Les résistantes ne se savaient pas héroïnes. Elles n’avaient pas été préparées à s’imposer, à décider, à diriger ou même à désobéir. Elles ne manquaient ni de courage, ni de volonté mais le front, l’uniforme, les armes étaient « une affaire d’hommes ».
Quatre-vingt ans plus tard, de nombreuses femmes contemporaines, en particulier les avocates, doutent encore de leur légitimité à diriger, à oser, à s’imposer. Dans un monde libéral où la méritocratie est censée primer, les avocates sont confrontées à un autre type de combat, beaucoup moins dangereux, plus silencieux, moins éclatant, aux chaînes moins papables : un plafond de verre mental. Pour un grand nombre d’entre elles, comme pour leurs aïeules, il s’est glissé dans leur quotidien, leurs doutes, leur discours intérieur qui freinent l’ambition et limitent la progression.
Pourtant, les avocates sont formées, compétentes et reconnues. Le droit leur ouvre les portes. Cependant, elles sont encore trop souvent contraintes, retenues voire empêchées par une résistance, qui est essentiellement intérieure.
Méritocratie, liberté, responsabilité : un combat à mener en soi
Le milieu libéral repose sur l’idée que chacun peut réussir par son talent. C’est un monde qui mêle autonomie, liberté d’expression, choix et responsabilité. C’est cet esprit entrepreneurial qui irrigue les professions libérales et en particulier celle d’avocat où chacun est appelé à faire valoir ses capacités. Rien ne s’oppose donc à ce qu’une femme accède aux plus hauts niveaux de responsabilité d’un cabinet et devienne associée. C’est même un des atouts de cet écosystème : il y a des difficultés qui existent pour être vainques par celles (et ceux) qui osent, prennent des risques et font preuve de ténacité. Or les femmes restent minoritaires à la tête des cabinets. Elles s’auto-censurent, se sous-estiment et attendent souvent avant d’oser et de réussir.
Elles sont soumises à des limites mentales profondément ancrées, héritées de conditionnements et de récits dans lesquelles elles n’avaient pas toute leur place.
- Une pression intérieure. Combien de femmes s’imposent des standards inaccessibles. À diplômes et responsabilités comparables, elles se sentent obligées d’en faire davantage que les hommes pour se sentir (et être, selon elles) reconnues. Elles doutent et attendent « d’être prêtes » pour développer une relation professionnelle avec un client par exemple. Dans un univers régi par la performance, elles vivent le phénomène du biais de Dunning-Kruger : bien qu’objectivement compétentes, elles sous-estiment leurs capacités et laissent passer des opportunités qui ne reviendront pas. Ce n’est pas un manque de talent. C’est un excès d’exigence vis-à-vis d’elle-même.
- La crainte du regard de la société. Alors que l’homme ambitieux est vu comme un conquérant, l’ambition féminine est trop souvent perçue comme froide, calculatrice ou déplacée. Qui n’a pas eu ce sentiment en regardant Glenn Glose dans la série Damages, en avocate glaciale et implacable ? Nombreuses sont celles qui choisissent donc de se désengager discrètement préférant l’effacement à la mise en accusation.
- Un conditionnement social précoce. Combien de fois les femmes ont entendu cette phrase apparemment anodine « Tu n’es pas faite pour ça »- sans comprendre qu’elle venait en réalité condamner leurs aspirations et par ricochet leur carrière.
Briser le vrai plafond : celui qu’on se construit soi-même
Et si le plafond de verre le plus solide n’était pas extrinsèque aux femmes, mais une limite intériorisée, tissée par les habitudes, issue d’un héritage culturel profondément enraciné et reproduite de génération en génération ?
Il ne s’agit pas de nier les obstacles, mais de mieux percevoir ceux que les femmes intègrent sans même s’en rendre compte. Le doute, l’attente de légitimité, le perfectionnisme, la peur d’être perçue comme trop executive woman ou trop visible : autant de chaînes mentales, forgées par des générations de conditionnements sociaux.
Ne sont-elles pas, bien souvent, dès l’enfance, encouragées à être appliquées, discrètes, conciliantes ? On les félicite d’être sages, non pas d’être audacieuses. Mais plus tard, ce modèle s’infiltre dans les comportements professionnels : elles attendent de maîtriser à 100 % un poste avant de postuler, rechignent à parler fort, redoutent d’échouer… alors que d’autres avancent, sûrs d’eux.
Briser ce plafond intérieur demande une autre forme de courage. Il s’agit d’oser prendre la parole, de créer, d’entreprendre, de diriger - sans attendre l’approbation d’un système, d’un chef, d’une norme. Il s’agit de se croire capable et d’agir en conséquence.
Le 8 mai nous rappelle que la liberté se conquiert. La résistance dont nous parlons, sans comparer le danger de répression, est plus intime. Elle consiste à tenir tête au syndrome de l’imposteur, à refuser de douter de sa légitimité et à croire à ses chances dans un monde qui évolue dans la bonne et juste direction pour les femmes.
Et si, en mémoire des résistantes, les femmes choisissaient de devenir les combattantes, non pas contre un ennemi extérieur ni contre les hommes, mais pour une liberté intérieure et avec les hommes ? Leur plus grande victoire ne serait-elle pas celle qui consiste à se hisser à la hauteur de ce qu’elles valent vraiment ? La tendance récente de promotions de femmes à des postes-clé dans les cabinets d’avocats (mais aussi dans les entreprises) est bien un signe encourageant que certaines femmes ont eu cette audace et cette opportunité de montrer qui elles sont et d’obtenir ce qu’elles méritent.
Anne Bassi, fondatrice et associée de Fargo-Sachinka
& Yoann Taieb, consultant chez Fargo-Sachinka
Image de la New York Public Library


